Chapitre XIV


A la sixième reprise il me prit dans ses bras.
- Elle a été très courageuse ! Me dit-il.
Je me mis à pleurer comme un gamin. Toute ma vie venait de s’effondrer en quelques secondes. Tous mes espoirs de me voir sortir de ce cauchemar, anéantis. Ils ont assassiné mon amour.
Alors que le soir tombait à nouveau, la foule se dispersa. Et toujours au loin le bruit des malles que l’on tirait sur les pavés pour débarrasser les corps.
Cette nuit fut l’une des plus horribles, entre désespoir et vengeance, abattement et haine, je ne pus trouver le sommeil.
Le lendemain matin la même scène se renouvela. Les gardes vinrent et prirent une dizaine de prisonniers, direction la guillotine. Ne pouvant plus supporter ma douleur je me mis à les insulter de toutes mes forces. Un grand coup de gourdin porté dans mon dos à la hauteur des épaules me coupa le souffle et je perdis connaissance.
Bien plus tard, Jean assis à côté me dit :
- Tu as eu de la chance, bien plus de chance que mon frère ! Il aurait pu te frapper au visage et t’éclater la face !
- Oui bien là j’ai les os du dos brisés et c’est pas mieux !
- Ils n’ont pas livré de soupe ce matin ! C’est un signe ! Je suppose que notre tour est arrivé !
Dit Louis.
Les gardes pénétrèrent encore une fois. Chacun se fit appeler par son nom. Puis le chef des gardes dit :
- Tout le monde dehors ! Dehors !
Un à un ils nous attachèrent les mains dans le dos et nous firent sortir de la bâtisse.
La foule comme à son habitude était au rendez-vous. Un quidam lança :
- Ce sont les derniers ! Ils ont vidé la prison !
Nous avancions d’un pas lent quand soudain Jean s’arrêta. A dix mètres de lui, une petite estrade. Sur l’estrade une roue sur laquelle gisait un homme les membres en morceaux. C’était le faux aveugle voleur. Il avait rendu l’âme, mais ses bourreaux avaient laissé le corps pour l’exemple.
En traversant la foule je reconnus le boulanger, mon boulanger parisien. Que faisait-il ici ? Alors que je voulus aller vers lui, un sabre me barra la voie.
- Ce n’est pas ton chemin ! Fit l’un des gardes.
Puis dévisageant le boulanger je vis à ses côtés ma buraliste, et mon coiffeur, et l’épicier. Tous ceux que pendant tant d’années j’avais embêté de mes sarcasmes avec mes amis. Les voilà réunis me pointant du doigt et criant « Conspirateur, vengeance, la mort !»
J’aurais voulu leur crier ma consternation mais la douleur dorsale du coup de la veille était si forte que je ne pus prononcer un seul mot. Sur leur visage, le mépris, la haine, la colère. Pas un seul d’entre eux n’aurait eu un peu de compassion. Nous étions vraiment face à une foule sanguinaire qui ne réclamait que son lot journalier d’exécutions. C’était devenu leur spectacle.
Je regardais le sol rougi du sang des condamnés. « Il y a ton sang mélangé à celui des autres ! Olya. » Pensais-je « Et bientôt le mien va rejoindre le tien. »
Le convoi s’arrêta. Nous étions arrivé au pied de la guillotine. Jean qui avait pris la tête du groupe se retourna :
- Adieu mes amis ! Moi aussi je veux vivre libre ou mourir ! Il est tant !
Le dernier mot prononcé il monta. Au bout de quelques instants j’entendis le bruit sourd du couperet qui tombait. Le choc se transmit dans le sol et me remonta le long de la colonne vertébrale. Bien qu’effroyable je ne ressentis rien. Mes muscles étaient tétanisés et mon esprit déjà ailleurs. Puis ce fut son frère qui monta. La foule accompagnait chacun de ses pas. Le silence ne se faisait qu’à la chute du couperet. Un silence morbide. Puis elle reprenait sa clameur quand le bourreau, dans un rituel incessant, présentait la tête à la foule en la tenant par les cheveux.
Louis me regarda et dit :
- Je ne supporterai pas un instant de plus ! Adieu le fou ! Tu m’as bien amusé avec tes histoires !
Etait-ce une dernière tirade sarcastique ou le pensait-il vraiment ? Trop tard pour le lui demander, il venait de gravir le petit escalier de bois. Quelques instants plus tard le couperet mit fin à ses jours. Je pus constater que pas un seul des condamnés ne subit la pression des gardes. Ils étaient là autour de nous et nous observaient. Les uns après les autres ils montèrent, montrant leur fierté à mourir dignement.
Moi ma fierté je ne sais pas où elle était passée. Depuis la mort d’Olya plus rien ne comptait et mourir encore moins. Pourquoi vivre dans un monde ou à une époque qui n’est pas la mienne ? Je n’ai plus aucun repère. Plus d’amis, plus de parents, et les connaissances que j’avais, m’ont désigné comme un conspirateur, un coupable bon pour la guillotine.
Moi aussi il fallait que j’en finisse avec ça. Et attendre devenait insoutenable, pire même que de gravir les quelques marches de bois qui me séparaient de l'ignoble machine.
- Finissons-en ! Fis-je au bourreau.
Il me plaqua contre une planche de bois pleine de sang, y attacha mon corps solidement et la fit basculer en avant. Ma tête se retrouva prise dans un étau. Dans les secondes qui suivirent j’entendis le crissement de la lame de métal qui tombait. Puis plus rien, le vide, le néant.
Mon corps se mit à tressauter de plus en plus fort.
- Greg ! Chéri ! Allez réveille-toi ! Il est déjà huit heures du matin et tu as dormi toute la nuit dans le fauteuil devant la cheminée !
- Olya …. ! Olya …. !
Fis-je complètement hébété. Tu es là ?
- Où voudrais-tu que je sois espèce de nigaud ? Tu n’avais qu’à moins picoler hier soir même si c’était pour fêter notre départ !
- Comment ça notre départ on vient à peine d’arriver !
- A peine depuis une semaine c’est vrai !
- Tu es vivante ! Tu es vivante ! Quel bonheur !
- Tu délires !
Me dit-elle d’un air interrogateur. Pourquoi ne serais-je pas vivante ?
- J’en sais rien ! Ca m’est sorti comme ça ! Je ne sais pas pourquoi ! Je ne sais plus ! J’ai fait un rêve étrange mais si étrange que je ne m’en souviens même plus !
Et je me levai pour la prendre dans mes bras et la serrer de toutes mes forces quand elle me dit :
- Ah non ! Tu pues c’est atroce ! Entre la vinasse, l’odeur de moisi et d’urine ! Pouah ! Quel ragoûtant personnage tu es ce matin ! En plus tu as vu tes pieds ? Tout crottés ! Tu t’es baladé dans le jardin cette nuit ?
- Heu ! Non je ne pense pas ! Enfin je ne sais pas ! C’est étrange !
- Tu es aussi dégoûtant que Taraz !
- Taraz où est mon Taraz ? Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Ton Taraz m’a gentiment réveillée ce matin en m’apportant au lit un chiffon, de je ne sais où, imprégné de la même odeur que tu portes ! Allez zou ! File à la douche ! Dégoûtant personnage !
Je me suis levé, encore abruti du rêve dont la teneur m’échappait totalement, mais j’avais le sentiment de ne pas avoir passé la semaine avec Olya.
Machinalement en empruntant l’escalier j’enlevai le haut de mon pyjama quand Olya m’interpella :
- Attends !
- Quoi ?
Répondis-je.
- Tu as vu ton dos ?
- Non ! Mais ça me fait un peu mal !
- Es-tu tombé cette nuit ?
- Je ne sais pas ! Tu as bien vu que j’étais dans le fauteuil !
- Eh bien dis donc ! Tu as un de ces bleus ! Il te traverse tout le dos !
- Ah !
Fis-je. Etrange ! Vraiment étrange !
- Allez file je te soignerai quand tu sortiras de la douche !


Fin

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