Ce qui me surprit de suite fut qu’à part le petit pâté de maisons mitoyennes où l’on séjournait je ne reconnus plus rien. Tout était différent. Je mis ça sur le compte de l’émotion.
- Je peux savoir ce qu’il se passe ? Je peux savoir où vous m’emmenez ?....
- Citoyen tu parleras quand je te l’ordonnerai ! Me répliqua-t-il d’un ton arrogant.
Je me mis à hurler :
- Mais arrêtez ! …. Vous êtes fous ! …. Qu’est-ce qu’il vous prend ? …. Relâchez-moi immédiatement ! …. Au secours ! Au secours !
Celui qui semblait être le chef de la bande désigna du doigt l’un de ses compagnons et lui dit :
- Toi ! Bâillonne le citoyen Grégorian ! Vite ! Vite !
L’homme se précipita sur moi et ses mains velues passèrent autour de mon visage une sorte de chiffon imprégné d’une odeur nauséabonde que je ne sus décrire, mélange de vinasse et de sueur âcre. Ce mariage infect me donnait une envie de vomir. Puis se penchant sur moi, me regarda dans les yeux et me dit :
- Bouge encore citoyen et je t’assomme !
Je dus retenir ma respiration, car son haleine fétide allait terminer ce que le chiffon m’avait provoqué. Je pus voir, pendant ce bref instant, que l’homme ressemblait à un vagabond, pas rasé et édenté des incisives ce qui le faisait postillonner à chaque mot. Son visage était parsemé de balafres et ses vêtements dégageaient une odeur putride de mort. Cela suffit à me terrasser d’effroi. Sa tête était recouverte du même bonnet rouge. Je pus également constater que les longs bâtons que pointaient certains de ces hommes vers moi étaient ornés d’une pique en fer. C’étaient des hallebardes.
Ma tête enfla de questions. « Qui pouvait se promener de nos jours avec une hallebarde ? C’est complètement dingue, je suis dans un cauchemar ou quoi ! » Soudain un autre corps fut jeté à mes côtés, lui aussi pieds et mains liés, mais il avait le visage complètement recouvert d’un tissus sur lequel une trace noirâtre apparaissait. Je compris par la suite que cette trace n’était que du sang car elle recouvrit bientôt tout le tissu. Le pauvre homme, ils ont du le frapper sévèrement au visage. Mais pour quelle raison ? Cela aurait pu également m’arriver.
L’un d’eux s’écria :
- C’est bon …. On y va …. Le compte est bon !
Et la carriole tirée par un cheval s’ébranla.
A nouveau les questions affluèrent dans mon cerveau. Quelle catégorie de truands de notre époque pouvait agir de la sorte ? Avec si peu de moyens qu’ils n’ont même pas de voiture mais une charrette en bois tirée par un cheval ? Et leurs habits, des loques, sauf un, celui qui les dirige. Et leurs armes, des sabres, des piques, des fusils à baïonnettes, des mousquets, ce n’est pas possible, ils tournent un film sur Napoléon ?
La carriole se dirigea vers la forêt puis nous empruntâmes des chemins de terre. Chaque bosse chaque ornière nous martyrisait le corps. Dans cette pénombre je pus distinguer des noctules tournoyant autour de nous comme des vautours. Je ne pus mesurer le temps qui passait car chaque minute me semblait être une heure. Je ne pus évaluer la distance parcourue car chaque mètre me parut un kilomètre. Après avoir traversé une bonne partie de la forêt le petit groupe d’hommes décida de s’arrêter dans une clairière. Ils détachèrent la charrette et la firent basculer. Je pus constater que nous étions cinq personnes recroquevillées sur le sol. Le plus costaud de ces brigands nous prit à tour de rôle par les épaules pour nous aligner un à côté de l’autre. Puis le meneur vînt à nos pieds, nous regarda et demanda à ce qu’on nous enlève les baillons sous garantie de ne dire mot.
Machinalement je regardai mon voisin, celui dont la tête avait été recouverte pour constater que son visage était tuméfié. Le sang qui avait imbibé son bâillon provenait de son nez cassé ainsi que de sa bouche. Il me regarda, se mit à gémir et à toussoter.
Un homme, surnommé ‘la poule’ à cause de son rire, s’empressa de réaliser deux feux. L’un à côté de nous, pour mieux nous surveiller, l’autre à une dizaine de mètres où le reste de la troupe s’agglutina.
Profitant de ces instants exceptionnels d’inattention, nous engageâmes la discussion.
- Qui êtes-vous …. Que se passe-t-il ici ? …. Où sommes-nous ? …. Où allons-nous ? …. Qui sont ces hommes ? ….
- Doucement citoyen, moins fort où ils vont te briser les os …. Moi c’est Jean, dit ‘Jean le petit’, royaliste, ainsi que mon frère Pierre ‘dit Pierre le gros’. Il n’a pu s’empêcher de crier ‘vive le Roi’ lors de notre arrestation et cela lui a valu une bastonnade !
- Mais ces hommes ? …. Qui sont ces hommes ? ….
- Doucement citoyen, je te le redis parle moins fort …. Ces hommes ce sont les massacreurs ! Il semblerait même que Billaud-Varenne substitut du procureur ait versé 24 livres pour leurs méfaits.
- Billaud-Varenne ? Je ne le connais pas monsieur Jean pourtant je suis parisien et vous parlez d’euros pas de livres ? N’est-ce pas ?
Jean sembla fort étonné de mes remarques mais n’y répondit pas et continua :
- N’emploie plus le terme de Monsieur, je te rappelle que dans les procès-verbaux de la Commune de Paris du 21 Août elle supprima, par un arrêté, les qualifications de Monsieur et Madame et y substitua celles de Citoyen et Citoyenne.
- Quoi ? …. Mais attendez les médias, la télévision, la radio, personne n’en a parlé ! Pourtant c’était il y a un mois !
L’un des captifs jusque-là muet dit :
- C’est un fou ! Ecoutez son langage incompréhensible …. C’est un fou je le savais …. Tais-toi, on ne comprend tes mots et on a assez d’ennuis !
Puis ce fut Jean qui reprit la parole :
- En effet ! Tes mots sont bizarres ! Ne tiens pas ce langage aux autres si tu tiens à la vie !
- Pour l’instant c’est moi qui ne trouve pas de sens à ce que vous me racontez …. Je vois une bande de brigands, de terroristes …. Et nous cinq prisonniers ! Je n’en connais toujours pas la raison ! Je n’ai rien à voir avec ces gens là !
- Tu es royaliste et ça leur suffit !
- Comment ça je suis royaliste ? Bien sûr que non ! Il n’y a même plus de roi de nos jours !
- C’est un fou ! C’est un fou ! Faites-le taire !
- Toi qui me traite de fou qui es-tu ?
- Je suis Louis ‘le cordonnier’ mais ne m’adresse pas la parole car tu es fou ! Tu es un fou !
- Non je ne suis pas fou ! Je ne comprends toujours pas ce qu’il se passe ici !
Jean me posa la main sur la bouche et me dit :
- Toi qui vis à Paris tu n’es pas au courant de toutes ces choses …. Cela m’étonne ! Pourtant tu devrais savoir que depuis l’arrestation de Louis Capet le 21 juin 1791 il n’y a que des problèmes …. Les Jacobins avaient décidés de soutenir le 17 juillet au Champ-de-Mars une pétition des Cordeliers qui proclamait l’abdication du roi et le remplacement du pouvoir exécutif …. La loi martiale décrétée par Bailly entraîna une fusillade et une cinquantaine de pétitionnaires fut tuée par la garde nationale !
- Le 21 juin ? Fusillade le 17 juillet ? Ne m’en souviens pas …. 1791 ? …. Quoi 1791 ? …. Comment ça 1791 ?
Louis ‘le cordonnier’ :
- C’est un fou je vous le dis, c’est un fou ! Faites-le taire !
Jean :
- En effet …. Il m’inquiète de plus en plus ce citoyen !
- J’ai ma chérie qui est restée à la maison …. Quand elle s’apercevra de mon absence elle préviendra la police …. Et là ça va chauffer ! Croyez-moi !
Jean se mit à rire :
- Pauvre homme ! Ceux-là opèrent en deux groupes …. Le premier enlève et le second vide !
- Comment ça vide ?
- Eh bien ! Ils prennent tous tes biens et si tu as laissé quelqu’un derrière toi ils en font leur affaire !
- Oh mon Dieu ! Olya ! Olya mon amour !
Je sentis le sol se dérober sous mon corps et perdis connaissance.

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