Un garde s’approcha et fit cogner ses clés contre les barreaux en nous regardant, puis il dit :
- Vermines ! Vous sentez trop mauvais pour que je reste ici !
Sitôt son dernier mot prononcé il sortit du bâtiment.
Le prêtre reprit la parole :
- Ils m’ont dit que je suis un prêtre réfractaire et l’aveugle qui est plus voleur qu’aveugle n’a pas sa place ici. C’est un pauvre hère. Les autres ce sont des prisonniers de droit commun. Ils étaient soixante et voici ce qu’il en reste, juste une vingtaine.
- Mais où sommes-nous ? Lui demandai-je.
- Dans les écuries de l’ancienne commanderie transformées pour l’occasion en prison !
- Mais tout ce sang dehors ?
- Ah ! Oui ce sang ! C’est celui de ces hommes qu’ils traitent de conspirateurs ! Certains furent décapités au sabre, d’autres passèrent à la guillotine ! Les moins chanceux sur la roue ! Frappés à grands coups de gourdin, membres rompus, ils mirent deux jours à mourir ! Au début le peuple jetait de l’eau pour nettoyer une grande partie de ce sang ! Mais avec toutes les exécutions journalières ils laissèrent en l’état ! Le temps finira bien par effacer les traces de ces massacres !
- Moi je suis désolé mais je n’ai pas envie de mourir comme ça ! Il faut que je sorte d’ici, que je parte !
Le prêtre me regarda dans les yeux et dit :
- Ici l’on ne s’enfuit pas, l’on meurt avec dignité !
J’avais compris qu’avec ceux-là non plus je ne pourrais parler de ce qui m’arrive sans me faire prendre pour un fou. « Mourir avec dignité » qu’il disait. Tu parles, première occasion je me débine ni vu ni connu pour retrouver mon Olya et fuir cette région.
Et puis si ça se trouve elle a peut-être déjà prévenu la police et ils sont à ma recherche. Ce ne sera qu’une question de temps j’en suis sûr.
La clarté s’estompa rapidement.
- Il n’y a pas de lumière ici ? Fis-je.
- Avec la paille ? Mettre une lanterne ou une torche c’est prendre le risque de se voir transformé en rôti ! Me dit Jean.
- Donc nos heures de clarté sont limitées à l’unique présence du soleil ? Fis-je.
- Exactement, exactement ! Reprit Jean.
- Et la durée de notre vie au bon vouloir des sans-culottes ! Fit le prêtre.
Alors que j’étais dubitatif sur ma présence en ces lieux, les différentes conversations et l’attitude résignée de mes interlocuteurs me rendaient fou furieux.
- Comment pouvez-vous baisser les bras devant cette bande d’assassins ? Ensemble on pourrait bien se les faire ! Disais-je de rage.
- Tu n’auras même pas franchi le seuil de la prison qu’ils t’auront découpé en pièces avec leurs sabres ! Ce sont de fines lames et bien entraînés à guerroyer ! Me répondit Jean.
Soudain une clameur s’éleva à l’extérieur. Elle devint de plus en plus forte. Jean s’étira de toutes ses forces pour atteindre un petit soupirail qui donnait vue sur la place.
- Eh bien les amis nous allons avoir de la visite ! Je crois que quelques infortunés se sont également fait prendre ! Dit-il.
Les clameurs à l’extérieur ne baissaient pas d’intensité. « Mais comment des personnes pouvaient exalter tant de barbarie ? » pensai-je. Puis à trois reprises l’on entendit un bruit sourd et violent suivit d’applaudissements et d’insultes envers le roi.
Jean se retourna et nous dit :
- Ils viennent d’en raccourcir trois sur la guillotine ! La foule est en liesse ! Mais il fait trop sombre maintenant pour distinguer quelque chose à cette distance ! Apparemment c’est fini et ils viennent par ici !
En effet quelques instants plus tard un groupe d’hommes armés pénétrait dans la bâtisse poussant devant eux une dizaine de prisonniers qu’ils projetèrent dans la cellule. Le prêtre alla immédiatement devant eux et leur posa les mêmes questions qu’à notre arrivée. Il devait certainement attendre une nouvelle qui ne viendra jamais. Il fut impossible de voir les visages dans la nuit et de savoir à qui l’on s’adressait, alors chacun s’allongea dans la paille en espérant y trouver le sommeil. J’avais à peine fermé les yeux que je sentis une main tripoter mes poches. Le faux aveugle s’était déjà mis en quête de butin.
- Tu ne feras pas fortune sur ce coup là mon gars ! Je suis en pyjama et j’ai les poches vides !
Surpris il retira sa main et toussota.
J’ai certainement du dormir, mais là encore la notion de temps m’échappait totalement. Toujours est-il que je n’ai pas l’habitude de me coucher et me lever sans prendre de douche. Ce manque d’hygiène m’insupportait. Il en était autrement de mon voisin. Lui, une douche l’aurait tué, j’en suis convaincu. Il dormait la bouche ouverte et cette odeur fétide de moisi qui s’en dégageait m’écoeura. Je dus me lever et faire les cent pas mais l’odeur putride qui régnait dans cet endroit n’était guère mieux.
J’attendais avec impatience l’arrivée du garde qui avant de pénétrer dans la bâtisse ouvrait largement les portes. Certes cette ventilation était la bienvenue pour tout le monde, mais humer l’air du dehors signifiait que l’on était encore vivant.
J’avais la bouche pâteuse. Je n’étais pas le seul et voir la mine déconfite de certains me donnait le bourdon. Je pensais sans cesse à Olya et à Taraz. Sans nouvelle, je m’en inventais, histoire de me rassurer. Je savais que je me mentais mais à défaut je considérais que cela valait mieux pour mon moral.
Le prêtre fut le seul à se diriger vers chacun, histoire de discuter, prendre des nouvelles, rassurer. Les autres et moi-même restions penauds et attendions dans le silence je ne sais quel souhait.
La porte s’ouvrit. Des hommes pénétrèrent. L’un portait une petite table, un autre une chaise, un troisième avait un dossier sous le bras. Il s’assit à la table ouvrit son dossier et appela tour à tour dix des prisonniers qui se trouvaient là :
- Matthieu H. conspirateur !
- Henry D. conspirateur !
- Louis H. conspirateur !
- Roland M. conspirateur !
Et ainsi de suite. A chaque interjection un homme qui se trouvait en retrait disait « La mort » d’un ton grave. Puis une trentaine d’hommes armés prirent possession de ce groupe et le firent sortir.
Je regardai le prête et lui demandai :
- C’est ça le procès ? Et l’avocat où est-il ? Que va-t-il se passer maintenant ?
Et le prêtre de me répondre :
- Procès c’est un bien grand mot ! Simulacre de procès comme d’habitude ! L’homme en noir que tu as certainement vu au fond, un peu en retrait, eh bien c’est l’avocat !
- Mais ! Il n’a rien dit ?
- Bien sûr ! Qu’est-ce que tu veux qu’il dise ? Il n’est pas là pour dire quelque chose mais juste pour voir si tout se déroule selon la procédure !
- Et où vont-ils ?
- Mourir en braves mon ami ! A la guillotine ! Oui ! A la guillotine !
Dehors la foule trépignait déjà. Quand elle vit les prisonniers sortir elle se mit à chanter, à crier puis à hurler. Puis en une fraction de seconde tout le monde se tut. Un grand bruit sourd se fit entendre. La guillotine venait de raccourcir le premier. L’un des hommes chargé de l’exécution prit la tête par les cheveux et la présenta à son assistance qui reprit ses cris. Cela se répéta les dix fois. Puis la foule se dispersa comme en quittant une fête foraine, ravie du spectacle et commentant l’attitude des condamnés. Jean s’approcha de moi et voyant ma blancheur extrême, posa sa main sur mon épaule :
- C’est fini ! Ils sont morts en héros ! Aujourd’hui ce n’était pas notre jour alors profitons de l’instant !
Je ne pus lui répondre, les mots n’arrivaient plus à ma bouche. Je ne pus émettre qu’un petit grognement en me forçant. Je me sentais faillir et dus m’allonger. La porte s’ouvrit et un homme petit et trapu pénétra tenant dans l’une de ses mains un immense chaudron. Il était suivi de plusieurs enfants qui nous distribuèrent à travers les barreaux une écuelle par personne.
Ensuite il nous servit deux louches et disparut emmenant avec lui sa marmaille.
Jean regarda son frère meurtri, le visage tuméfié, enflé et encore rougi du sang qui s’en était écoulé et lui proposa sa part pour qu’il reprenne un peu de force. J’en fis de même mais il refusa. Le faux aveugle sauta sur l’occasion pour grommeler et me faire comprendre qu’il était preneur.

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