Une gueule de bois, voilà comment je commence ma journée. Une fois n'est pas coutume non plus, j'ai simplement enterré ma pseudo vie de garçon avec quelques copains de mon quartier. En effet, célibataire endurci et bien que surprenant, j'ai accepté de vivre avec celle que j'aime tant depuis de nombreux mois, dans mon petit 2 pièces, avenue Montaigne.
Je suis courtier dans une grande société parisienne d'assurances et partage mon temps entre le travail et les virées noctambules. Du haut de mes vingt-cinq printemps, sportif, musculature un tantinet développée par plusieurs années de karaté, brun aux yeux bleus, je ne cessais de défier du regard toutes les filles qui passaient à ma portée. Oh, pas que je sois vraiment un dragueur né, mais disons plutôt que ce défi perpétuel agaçait mes compagnons, et moi, me permettait de me sentir un Casanova en herbe, bien que ma timidité m'empêchait même d'aller au-delà de cette fronde.
Pourtant, c'est bien de cette manière, qu'un jour, plus ragaillardi qu'à l'habitude, je pris mon courage à deux mains pour entamer une discussion avec une charmante demoiselle, Olya, qui au premier abord, ne m'a pas laissé indifférent en me proposant de la revoir régulièrement dans ce petit café des Champs Elysées que nous fréquentions assidûment.
Petite, menue et bien balancée, ces yeux d'un brun intense soutenaient mon regard. J'ai tout de suite senti ce retour de provocation qu'elle pratiquait comme une joute et qui la rendait fière de me voir déclarer forfait à chaque fois. C'est son attitude quasi similaire à la mienne qui retenu toute mon attention bien plus que son physique qui pourtant ne me laissait pas insensible.
Moi qui passais mon temps à jouer les papillons, à voler et butiner sans jamais vouloir me poser, voilà que je venais de me faire prendre bêtement au jeu de la séduction. Ce ne sont pas encore les feux de l'amour, mais, comme chaque jour même bien ensoleillé commence par l'aurore, j'étais à cet instant précis, dans les premières lueurs d'une histoire pas ordinaire.
Cela faisait déjà cinq années que je partageais études, travail, divertissements, loisirs, sorties nocturnes, avec quelques amis, qui, par la force des choses sont devenus presque des frères, et même pour certains d'entre eux des confidents.
Nous sommes les maîtres incontestés de l’humour noir très contestable. Notre force réside dans le complémentarisme de la connerie que chacun manie avec dextérité. Amis depuis la FAC, nous avions ensemble, rendu folles, toutes les personnes qui ont tenté de nous séparer ou de nous éduquer. Le boucher, le boulanger, l’épicier, personne dans notre quartier n’y avait échappé. Quand nous arrivions, on nous pointait du doigt, pour bien nous faire comprendre qu’on nous avait reconnus et que l’on s’attendait à de nouvelles bêtises.
Certains commençaient même à y prendre goût, et nous lançaient au passage :
- C’est quoi la blague du jour ?
L’avantage de former une telle équipe, c’est qu’à aucun moment nous n'étions en perte d’imagination, attrapant au vol, telle ou telle parole pour la transformer en niaiserie, tel ou tel comportement, pour le mimer d’une manière burlesque qui en laissait pantois son auteur.
Bien sûr les présences féminines, épisodiques, adoucissaient de temps à autre notre comportement qui repartait de plus belle à chaque départ d’entre elles, excédées, fatiguées, usées, démoralisées de ne pouvoir nous cerner ou nous manipuler.
La venue d'Olya, cette belle et douce brune, n’alla pas sans railleries. Copains cruels, moqueurs, vous profitiez de tous les instants pour me rappeler qu’il était bon le temps où l’on se moquait des filles et que le mot camaraderie était pour nous un cri de ralliement.
Ce fût la première à nous côtoyer, très observatrice de nos prouesses, sans jamais interférer dans nos délires. Et pour cause, issue d’une famille bourgeoise du quatorzième arrondissement, elle poursuivait ses études de droit afin de devenir une éminente avocate et nous disait, de temps à autre, d'un air narquois :
- Je vois en vous mes futurs clients, vous êtes mes rats de laboratoire !
Ou encore :
- Continuez mes petits, j’en apprends plus en un mois avec vous qu’avec mes cours, et il me sera plus facile d’expliquer à un jury comment un comportement humain peut évoluer vers une dérive machiavélique !
Enfer et damnation, je venais de trouver celle qui non seulement par son humour caustique nous avait scotchés, étonnés, déroutés, mais qui a su, par sa prestance, attirer notre respect sur la condition humaine que nous avions brûlé depuis fort longtemps.
Elle nous suivait partout, prenait des notes de certaines de nos incartades, pour mieux se les rappeler lors de réunions ultras féministes et de les évoquer comme elle le ferait devant un tribunal, nous désignant comme ses premières âmes à sauver du péché.
Nous allions jusqu'à ignorer cette présence féminine si discrète, si réservée. Moi-même, je ne prêtais guère attention à sa façon de marcher, de s’habiller, de parler. Les copains d’abord, un peu machos sur les bords. C’était au départ, plus une source d’inquiétude que de quiétude. Sa façon de nous dévisager, de nous observer, nous mettait quelquefois dans l’embarras, ne sachant s’il fallait en rajouter ou bien au contraire rejoindre cette aristocratie qu’elle représentait vêtue de son tailleur noir, alors que nous étions fagotés comme des bûcherons. Mais il est vrai qu’en dehors du travail, la vie était pour nous un exutoire, un défoulement, l’enterrement du stress. Nous repoussions nos limites à chaque instant, partant d’un fou rire quand elle nous disait :
- Vous ne pouvez pas être sérieux ? .... ne serait-ce qu’un moment !
Et nous lui répondions presque en chœur :
- Si, bien sûr, quelques heures par jour, mais pour cela on nous paye grassement.
Elle était devenue notre mascotte, et, à sa tête, nous pouvions savoir si nous avions atteint la zone rouge ou si nous pouvions nous permettre de rajouter quelques couches. Nous avions comme devise ‘no limit’ prétextant que l’humour devait prévaloir sur tout, les soucis, les problèmes, sans se demander si les personnes face à nous étaient à même de les accepter.
Puis un jour, nous avons décidé de nous retrouver, Olya et moi, dans le petit café des Champs pour discuter un peu de notre passé, de nos envies, de notre avenir, pas que cela soit une nécessité ressentie, mais plutôt pour se démarquer un peu de nos rocambolesques aventures parisiennes.
Je me rendais compte que depuis notre première rencontre il y a trois mois, nous ne nous étions même pas posé la question, enfin surtout moi, de ce qui a fait que notre rencontre si fortuite soit-elle, ait pu durer aussi longtemps.
Je me suis assis en face d’elle, pétrifié, comme à chaque fois que je me retrouve seul face à une aussi belle créature.
Mes yeux, pour la première fois, se mirent à la détailler, la déshabiller. Je n’avais jamais remarqué à quel point le galbe de son visage était si parfait, son sourire si doux, sa chevelure si dense que j’avais envie d’y plonger mes mains. Comme à son habitude, elle était vêtue d’un admirable petit tailleur, rose cette fois-ci, et d’un chemisier blanc légèrement transparent.
Et ses yeux, ses yeux d’un brun si profond me détaillaient de la même manière. Je sentis pour la première fois une petite appréhension sur son visage, mais ne sachant s’il elle résultait d’une gêne ou de la peur de me voir débiter mes fadaises dans un moment qu’elle voulait apparemment serein.
La chaleur de ce mois de mai ne nous incitait pas beaucoup à prendre des cafés. Elle commanda une limonade et moi un panaché.
Nous tenions nos verres respectifs à deux mains, comme pour empêcher un vol à l’arraché et ce fut un immense éclat de rire quand nous nous aperçûmes de notre mimétisme.
Puis, d’une voix mélodieuse elle me dit :
- Tu veux bien commencer à me raconter ce pourquoi nous nous sommes donnés rendez-vous en ce lieu ?
Ouah ! Rarement question plus stylisée me fut posée en ces termes.

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