Chapitre XI


Tous ceux qui s’occupaient des basses besognes avaient vraiment une dégaine de moribonds. On les aurait dit sortis tout droit de la cour des miracles. Les autres, ceux qui étaient armés portaient des pantalons à rayures souvent rapiécés et des vestes très courtes sur la poitrine et longues derrière cachant des chemises imprégnées de transpiration. Vu l’état de saleté avancé dans lequel se trouvaient ces habits j’en déduisis qu’ils vivaient dehors depuis quelques temps déjà. Si leur travail était celui de faire la chasse et de capturer les royalistes alors ils ne seraient pas près de rentrer chez eux. Piètre consolation par comparaison à ma situation.
Le carrosse royal me martyrisait le dos. Chaque caillou, chaque creux, chaque bosse me faisaient souffrir. Mes compagnons d’infortune ne semblaient pas s’en émouvoir pour autant, certainement habitués depuis fort longtemps à ce type de transport. Ou alors pensaient-ils que cela n’était rien par rapport à ce qui nous attendait. Cette situation devenait de plus en plus pesante, et ce bâillon nauséabond me donnait qu’une envie, celle de vomir mes tripes et tout ce qui s’y trouve rattaché.
Enfin le soleil. Ces premiers rayons de la journée allaient nous faire du bien, bien qu’à la mi-septembre ce ne soit plus les grosses chaleurs. L’édenté puant déjà saoul se rapprocha de nous en tenant dans sa main une bouteille de vin et se mit à chanter « Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne » et les autres reprenaient en chœur « Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates on les pendra ! »
Si cette balade les rendait heureux, ces chansons me plongeaient dans l’effroyable réalité d’une destinée inconnue. « Je veux me réveiller, je veux me réveiller ! » pensai-je, mais les yeux grands ouverts me faisaient comprendre que j’étais loin de rêver. Je voyais sans cesse défiler la cime des arbres. Puis à un moment tout s’éclaircit, l’on venait de sortir de la forêt. Nous traversâmes une plaine et nous entendîmes au loin les bruits de la ville. Mais quelle ville, ou quel village ?
Il m’était impossible de situer l’endroit et bâillonnés comme nous l’étions, impossible de poser des questions. A l’approche des premières maisons la troupe se referma autour de nous comme pour nous protéger. Cela m’inquiéta encore plus. Peut-être avaient-ils peur que certaines personnes bien intentionnées viennent nous délivrer ?
Puis la carriole s’arrêta un bref instant. Une femme s’en approcha et nous dévisagea longuement. Je cherchais dans son regard un peu de compassion, un peu de pitié, en espérant qu’elle vienne à notre aide mais je vis que son regard s’assombrit et elle se mit à nous cracher dessus. D’un geste violent l’un des hommes l’écarta en rigolant et la carriole reprit son chemin.
Au fur et à mesure de notre avancée je percevais les badauds nous encercler et le brouhaha de leurs discours se faisait de plus en plus lourd. Nous nous arrêtâmes sur une grande place. L’un des hommes fit basculer la charrette ce qui nous projeta une nouvelle fois à terre. Un autre mit son pied sur mon torse pour m’empêcher de me relever et regarda la foule avec fierté comme si j’étais son trophée. Leur chef alla saluer un homme que je supposai être un représentant de la loi. Coiffé d’un grand chapeau noir orné d’une cocarde tricolore avec une tenue des plus parfaites créait une dissemblance si énorme qu’elle eût prêté à sourire en d’autres circonstances. Ils s’approchèrent de nous tout en faisant maintenir à distance la foule qui enflait régulièrement.
- Quatre ! Fit-il.
- Juste quatre …. Alors que vous êtes partis depuis une semaine !
- Certes, mais ils se font rares ! Ils ont pris la fuite comme le roi !
- Eh bien ! Rattrapez-les toi et tes hommes !
- Certains de nos informateurs se sont mis sur leurs traces et ils ne sauront rester cachés longtemps !
- Virez-moi ceux-là dans les cachots !
A ces mots, les plus costauds nous empoignèrent et nous soulevèrent comme des fétus de paille. Ils libérèrent l’entrave de nos pieds et nous poussèrent vers une grande bâtisse. Jean me regarda et dit :
- C’est la prison, au moins là nous serons tranquilles quelques jours, mais ce seront certainement les derniers !
En marchant je constatai que les pavés avaient une couleur rougeâtre, pourtant il m’avait semblé que dans les carrières voisines la pierre était grise. Bizarrement cela nous collait aux chaussures, quand soudain nous passâmes devant un billot en bois. Jean le pointa du menton et dit :
- C’est là que les têtes tombent !
- Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! C’est atroce !
Fis-je.
Puis tournant la tête à l’opposé, il dit :
- Et là-bas aussi !
- Oh mon Dieu ! C’est une guillotine ! Quelle horreur !
Répliquai-je avec dégoût.
Derrière moi Louis dit :
- Il est fou ! Il est fou ! Pauvre fou ! Il s’étonne de tout ce qu’il voit ! C’est un fou ! C’est un fou !
Je comprenais mieux cette odeur putride de mort qui stagnait sur cette place. C’était le lieu où l’on exécutait à tour de bras, hommes, femmes, qui avaient eu le tort d’aimer un roi. Et cette couleur rouge pourpre n’était que le sang séché de ces malheureux. Sur notre passage quelques citadins armés de gourdins tentèrent de nous frapper, d’autres nous molestaient. Accompagnés de violents jurons nous pénétrâmes dans la prison. Prison ! Non ! Cela ressemble plutôt aux box pour chevaux, de grandes cages avec de la paille sur le sol. Pas de lits, pas de sièges, une moiteur mélangée d’odeurs d’urine et de déjections, une véritable infection nasale. Un des détenus s’approcha et nous dit :
- Je suis Roland, installez-vous à côté de l’aveugle et du prêtre, faites-vous une place, de toute façon vous ne la garderez pas longtemps, les exécutions vont vite !
- Mais pour les commodités !
Fis-je.
Roland si mit à rire :
- Commodités …. Commodités dis-tu ? Tu as vraiment l’impression d’être dans une auberge ? Tes besoins tu les feras comme nous …. Au fond à gauche dans la paille. Pour eux nous sommes devenus des animaux et traités comme tels. Regarde juste ou tu poses les pieds !
- Eh bien, bonjour l’hygiène, de quoi attraper n’importe quelle maladie !
Louis :
- Il est fou ! Il est fou ! Il croit qu’il aura le temps d’attraper une maladie ici ! Il est fou !
Là je dois dire que Louis avait raison. Si les propos de Roland étaient avérés, il est sûr que personne n’aurait le temps d’attraper quoi que ce soit.
- Et pour les repas ?
- Les repas ? Fit Roland. Les repas ? Tu auras juste une écuelle d’eau chaude avec un peu de légumes par jour et si le geôlier est dans un bon jour, tu auras droit également à un pignon de pain dur. Mais ne rêve pas, ils ne vont pas t’engraisser pour te passer ensuite à la guillotine !
Rien que ces derniers mots mélangés à cette odeur d’acide urique me redonnèrent l’envie de vomir mes tripes. Je me mis à côté de l’aveugle mais je pus constater que son œil gauche me dévisageait de haut en bas accompagné d’un rictus qui faisait ressortir ses dents jaunâtres. Je suis sûr qu’une seule morsure suffirait à me faire attraper le tétanos ou n’importe quelle autre maladie infectieuse.
Le prêtre nous regarda et demanda :
- Où vous ont-ils pris ? Qui êtes-vous ? Quelles sont les accusations ? Quelles sont les dernières nouvelles ?
Jean comme à son habitude n’avait pas la langue dans sa poche et restait à l’aise devant toutes les situations comme s’il se doutait de ce qui allait nous arriver. Il commença par nous présenter comme des royalistes dont le sort était lié à celui du roi. Mais vu les évènements de début septembre, notre sort en prenait la même direction. « Plutôt mourir que servir cette révolution » rajouta-t-il.
- Non ! Non ! Je ne tiens pas à mourir, ni aujourd’hui et ni demain ! Fis-je.
Et le prêtre de dire :
- Il n’y a pas d’âge pour mourir !

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