Toutes ces émotions me rebutaient et m’empêchaient d’avaler quoi que ce soit. Je décidai de lui céder cette écuelle. De toute façon cette soupe ressemblait à de l’eau de vaisselle bonne pour les cochons. Je comprenais mieux l’empressement de certains à vouloir aller à la guillotine. Après avoir ingurgité cette mixture pendant plusieurs jours ça leur avait donné une dysenterie royale.
La marmaille revint récupérer les écuelles. L’aveugle, enfin le faux, me tendit les deux en émettant un rot des plus ragoûtants. Nous pensions passer le reste de la journée tranquilles jusqu’au lendemain quand le même manège recommença.
Ils installèrent la table, la chaise, firent l’appel d’une dizaine de condamnés et les emmenèrent à l’échafaud.
Le prêtre nous regarda et dit :
- Ils accélèrent la cadence ! On dirait qu’ils veulent en finir rapidement !
Personne n’osa relever un mot, pas même acquiescer. Tous baissèrent la tête, comme résignés à leur sort. Dehors les cris de la foule devenaient barbares. Un vrai cauchemar. En fait depuis le début je vis un cauchemar. Mais les faits sont si réels que je ne peux les renier. Comment ai-je atterri là, mystère. Une chose est sûre, j’y suis bel et bien.
Je me souviens maintenant que les années de la terreur, 1792 à 1794, furent l’une des pages de l’histoire de France les plus sombres et les plus horribles où quelques centaines de personnes en exécutèrent plusieurs milliers. La naissance de la République s’est faite dans un bain de sang.
Puis ce fut le calme, plus de clameurs, juste le bruit des pas des personnes qui quittaient la place. Le spectacle était fini. Plusieurs charrettes vinrent pour retirer les grandes malles en osier où reposaient les corps. Ceux-là partaient directement dans une fosse commune à l’extérieur du village et le soir tomba.
Le lendemain, à peine le soleil levé qu’une nouvelle vague de prisonniers fut amenée. Ceux-là n’eurent même pas le temps de souffler que le tribunal se réunit, les condamna, et les fit sortir pour les conduire sur la place. Là ils patientèrent pour que la foule puisse s’amasser.
- C’est la première fois qu’une exécution se fait de si bonne heure ! Ca promet pour le reste de la journée ! Fit le prêtre.
Moi, tapi dans mon coin, je n’espérais qu’une chose, voir débouler la cavalerie avec Olya pour me sortir de ce cauchemar. Mais les va-et-vient incessants des gardes nous rendaient hystériques. A chaque appel nous nous regardions, « Une chance encore de s’en sortir » pensais-je. Mais cette fois-ci ce fut au tour du faux aveugle et du prêtre d’accompagner quelques malheureux. Le prêtre se retourna pour jeter un dernier coup d’œil à toutes les personnes avec qui il avait conversé et déclara d’un ton solennel :
- Au revoir les amis ! Je ne peux vivre libre sous ce régime de terreur alors la mort me sera bien agréable !
Ma gorge se noua et je ne pus même pas le regarder partir. C’est aux clameurs de la foule que nous savions si l’exécution était proche. Le bruit sourd de la guillotine nous indiquait le rythme des opérations. Quand ce fut fini, Jean vint à mes côtés et dit :
- Il en manque un !
- Comment ça il en manque un ? Fis-je.
- Un ! Le couperet n’est pas tombé pour un ! Reprit-il.
Près de la fenêtre, l’un des prisonniers qui observait la scène dit :
- C’est l’aveugle ! C’est l’aveugle !
- Ah ! Fis-je. Ils l’ont libéré ?
- Non ! Ils l’ont mis sur la roue et lui ont brisé tous les membres ! Il restera là jusqu’à ce que la mort l’emporte !
- C’est la mort la plus atroce ! L’agonie est souvent longue ! Fit Jean.
- Mon Dieu ! Le pauvre ! Je ne sus quoi dire de plus, les mots se décomposaient dans mon cerveau. Nous n’avions passé que quelques jours ensemble et pourtant il me semblait les connaître depuis longtemps. Je ne pouvais comprendre la frénésie qui animait cette foule au dehors. Certains poussant l’horreur jusqu’à promener la tête dressée sur une pique.
A ce moment précis je me dis qu’il fallait faire connaître, du moins à Jean car il restait le plus compréhensif, comment allait se dérouler l’avenir. Je pensais que ces révélations pourraient le cas échéant le changer à défaut de faire rire.
Sur mon invitation Jean s’assit à côté de moi. Son frère, bien que dans un état lamentable, se rapprocha de nous. Intrigué Louis s’approcha également. Je le regardai et lui dis :
- Louis ! Ce que je vais dire ne ressort d’aucune folie ! Ce que je sais va vous paraître étrange, absurde, et pourtant c’est la vérité ! Alors ne me traite pas de fou à chaque mot je t’en saurais gré !
- Bon, bon, raconte et je ne dirai mot ! Fit Louis.
- Alors voilà ! Tout d’abord votre roi Louis Capet dit Louis XVI mourra sur la guillotine l’année prochaine puis ce sera le tour de Marie-Antoinette et de bien d’autres !
- Eh bien jusque là mon ami tu ne nous apprends rien car depuis l’arrestation du roi nous sommes persuadés que cela se passera ainsi ! Fit Louis.
- Peut-être ! Mais sachez que la majeure partie des hommes qui laissèrent se dérouler ces évènements, telle que Robespierre, Danton, Couthon, seront également guillotinés.
- Juste récompense ! Dit Jean.
- Plus tard il y aura encore beaucoup de guerres ! Mais les hommes inventeront des sous-marins, machines pour aller sous l’eau, des avions, machines pour voler dans les airs, la voiture, machi…. !
Louis m’interrompit :
- Toi l’ami ! Tu n’es pas un royaliste ! T’ont-ils arrêté parce que tu es un inventeur, un ingénieur ou un scientifique ?
- Rien de tout cela ! Je vous l’ai déjà dit je ne sais même pas ce que je fais ici parmi vous !
- Toujours est-il que tu reprends les inventions de Leonardo di ser Piero da Vinci mais avec d’autres termes je dois l’avouer !
- Certes ! Mais elles se réaliseront je vous l’affirme !
Voilà, maintenant je passe pour un illuminé, mais plus pour un fou, c’est déjà pas mal. Moi qui croyais susciter en eux le désir d’en savoir plus, je me retrouve face à trois incrédules. Ce ne sont pas mes propos qui les ont rendus comme ça mais plutôt le fait d’en savoir plus que la normale. Seul un inventeur ou un scientifique à cette époque pouvait en savoir aussi long et il était de rigueur de se méfier de ce genre de personnage.
Soudain la foule se mit de nouveau à hurler, mais d’une manière différente. Le son était plus dense, plus fort. Jean se leva précipitamment et alla à la fenêtre.
- Je croyais qu’ils en avaient fini pour aujourd’hui ! Fit-il et poursuivit :
- Cette charrette va directement devant la guillotine ! Ils ont certainement été jugés ailleurs ! Mais …. ! Mais …. ! Puis reprenant son souffle :
- Ce sont des femmes ! Ce sont des femmes ! Voilà pourquoi tous ces cris !
- Des femmes ? Fis-je. Laisse-moi voir !
Puis respirant profondément pour éviter de tomber dans les pommes, je scrutai minutieusement la charrette. Elles étaient juste vêtues d’une robe blanche, les mains attachées dans le dos, comme pour les hommes.
Certaines défiaient la foule du regard, je les voyais même prononcer des mots. Mais lesquels ? Que pouvaient-elles dire à cette foule en colère ? Peut-être un pardon ou peut-être une dernière insulte ? Les autres avaient la tête penchée vers le bas, comme résignées. Elles durent attendre un long moment, les bourreaux étant partis il avait fallu les rechercher. Puis la charrette pivota.
- Mais …. ! Mais c’est Olya ! Au milieu du groupe ! Regardez c’est Olya ! C’est ma femme ! Olya …. ! Olya …. ! Olya …. !
Jean me prit l’épaule :
- En es-tu sûr mon ami ?
- Oui …. ! C’est elle ! Olya …. ! Olya …. ! Olya …. ! Olya …. !
Je l’appelais à gorge déployée, de toutes mes forces, encore et encore, mais le bruit de la foule était si dense qu’il couvrait ma voix.
Puis je vis monter la première. Instinctivement je ne pus soutenir du regard cette scène et m’accroupis.
Le couperet tomba une fois, deux fois, trois fois. Jean me regardait et me faisait un ‘non’ de la tête. Son tour n’était pas encore arrivé.

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