Chapitre V


Les jours suivant cette soirée, furent le signe annonciateur de notre rapprochement. En effet, toutes les occasions étaient bonnes pour nous téléphoner, nous rencontrer et prendre un café, un dessert, ou une pizza.
Me sentant toujours et encore réservé, Olya prit les devants, elle devint plus directive avec moi.
Et c’est ainsi qu’un soir, attablés dans notre cher café des Champs, Olya me balança :
- Greg ! …. J’aimerais te présenter à mes parents ! .... Depuis le temps que je parle de toi ils ont l’air de t’apprécier …. enfin d’apprécier ton comportement, c’est déjà pas mal, eux qui sont si difficiles.
- D’accord Olya, de toutes façons si je dis non, cela sera mal perçu, alors je n’ai pas le choix …. si je comprends bien ?
- On a toujours le choix Greg, il y a des choix de cœur contraires aux choix de la raison et vice versa, mais quand les deux vont de paire, pourquoi hésiter !
- C’est vrai, tu es mon cœur et ma raison de te dire oui ma chère Olya !
Oups ! Elle m’avait tellement bien tendu la perche que moi je l’avais attrapée des deux mains. Voilà que je me mettais même à faire des déclarations voilées, des sous-entendus. Cela me changeait de mes réserves et je ne fus pas le seul à être surpris de ce que je venais de dire.
- Eh bien ! …. Greg ! Je ne m’attendais pas à une telle déclaration, mais si tu es sincère j’aimerais profiter de l’occasion pour te demander si tu es d’accord de sortir avec moi ? .... Cela fait plusieurs semaines que ça me trotte dans la tête, j’aime être avec toi, j’aime ce que tu dis, j’aime ce que tu fais, j’aime comme tu penses, j’aime comme tu agis, alors ? …. Moi j’en ai très envie !
- Heu ! Là Olya, c’est toi qui fais une déclaration, une vraie de vraie, purée de purée je croyais que ce rôle était dédié aux mecs ?
- Peut-être, mais là je te sentais un peu trop coincé, alors je ne fais que t’aider, tu en conviendras ? …. Greg ! réveille-toi ! …. alors ?
Avec son grand sourire, elle m’avait, en quelques mots, transformé en Marmande, la plus grosse et la plus rouge des tomates que je connaissais.
Impossible de me retrancher derrière le cinquième amendement, je ne suis pas en Amérique. Le piège venait de se refermer sur moi, mais dans le fond, ne suis-je pas également l’instigateur de mon propre piège, n’ai-je pas moi aussi donné tous les arguments à Olya nécessaires à cet état de fait ?. Trop tard pour une analyse cartésienne, une réponse était attendue et il me fallait la donner, maintenant.
- Olya …. Olya …. J’aurais voulu être le premier à te poser cette question ! .... Me pardonneras-tu de ne l’avoir fait ?
Elle se leva, s’approcha de moi, me prit le visage dans ses deux mains, et me posa un tendre baiser sur la bouche.
- Je suis heureuse de pouvoir te présenter à mes parents, non plus comme un simple copain, mais comme celui que j’aime, car je t’aime Greg !
Elle a failli me faire verser une larme sur ce coup là.
- Moi aussi je t’aime Olya, et cela ne date pas d’hier, mais je ne savais pas de quelle façon tu allais le prendre, alors je me suis mis un peu en réserve, et maintenant je suis …. soulagé …. oui, soulagé, car j'avais fortement souhaité cet instant !
Nous avons descendus les Champs Elysées, main dans la main, et pour la première fois, tout nous semblait beau, magnifique, grandiose, exceptionnel.
Mes copains comprirent très vite la raison pour laquelle je les délaissais de plus en plus. Et loin de me faire des reproches, ils me disaient :
- C’est la vie ! .... Chacun de nous finira ainsi, et c’est tant mieux ! .... Pourvu que l’on reste amis, amis pour la vie et le reste n’a aucune importance !
Ils avaient raison, l’amitié, ce sentiment de sympathie qu’une personne éprouve pour une autre est certes à mes yeux, le cordon ombilical qui nous lie.
Les jours passèrent et Olya m’annonça la rencontre prochaine avec ses parents. Il eut été préférable qu’elle me l’annonça le jour même, car depuis cet instant, je passais mes heures, mes minutes, à me demander ce que j’allais bien pouvoir leur raconter. « Assez difficiles » qu’elle m’avait dit un jour. Ce n’était pas fait pour m’encourager, mais je savais qu’elle serait là, qu’elle me tiendrait la main, ou la taille, ou les deux, bref elle sera là et c’était bien ainsi.
Néanmoins, cela devenait une nécessité, une obligation, comme le passage d’un péage, car ses parents lui refusaient le droit de venir cohabiter avec moi tant que cela ne se serait pas produit. Je les imaginais en couple de la vieille école, protégeant leur fille comme un trésor. Peut-être que si j’avais une fille comme elle, mon instinct protecteur me ferait agir comme eux.
J’étais loin de m’imaginer que la description physique et intellectuelle que je m’étais faite de ce couple serait si criante de vérité. Lui, la cinquantaine bien sonnée, grand, bien portant, grisonnant, directeur de banque, avait un regard inquisiteur. Direct dans ses questions. L’habitude d’interroger des clients je suppose. Elle, petite, fin de la quarantaine, menue presque chétive, paraissait bien discrète à ses côtés. Silhouette parfaite, un modèle de mannequin dans sa démarche et son comportement. Je la verrais bien faire les premières pages du magazine Elle. Robert et Irina, couple parfait, presque mythique.
Olya me regarda et me dit :
- Mon chéri, je te laisse entre les mains de mon père, je vais vite chez le teinturier avec ma mère récupérer un pantalon !
La traîtresse, me laisser seul dans les mains de mon bourreau, j’en avais des picotements dans les genoux.
- Alors jeune homme un whisky le temps que ces dames fassent leurs emplettes ?
- Merci bien, mais je ne bois pas de whisky !
- Alors un pastis, une tequila, un gin ?
- Un gin, je veux bien ! .... Et si vous aviez du tonic pour accompagner ce ne serait pas de refus !
- Dans le frigidaire, jeune homme, il me semble que j’en ai !
Lui se prit une bonne rasade de whisky, un bourbon de 25 ans d’âge, d’après ce que je pus lire furtivement sur l’étiquette.
- Je vous fais le tour du propriétaire, comme ça vous serez un peu moins perdu !
Je le vis me sourire pour la première fois. Etait-ce sarcastique, ironique, ou tout simplement amical, difficile de le dire.
Ici, impossible de rester dans le couloir pour en faire le tour, les pièces se suivent, en enfilade. J’avais l’impression d’être dans un hôtel de luxe. Comparativement à mon appartement, j’estimais sa surface à celle d’un terrain de football, et le mien aux vestiaires.
De retour dans le salon-salle à manger, véritable hall de gare, nous prîmes place sur les canapés. Tout était en Louis XV, véritable œuvre d’art, à l’époque. Moi je suis résolument tourné vers le moderne, c’est mon style.
- Alors jeune homme, on assure ?
En me voyant écarquiller les yeux il se reprit :
- Enfin je voulais dire on assure les gens ? .... Métier difficile que celui d’assureur ?
- Non, pas vraiment ! En fait je ne fais pas de l’assurance aux particuliers, mais en entreprises, c’est plus facile et ça rapporte plus aussi !
Je sentais débouler les questions pièges, genre celles qui lui assureront que sa fille aura une vie sereine. La porte s’ouvrit, enfin de retour, sauvé par le gong, pour quelques instants du moins.

Aucun commentaire: