Chapitre X


Sous l’effet de quelques tapes prodiguées par Jean sur mon visage, je repris conscience. Tout de suite me revinrent mes dernières pensées. Olya !
- Qu’adviendra-t-il d’Olya ?
- Je ne sais pas mon ami ! Je ne sais pas ! …. Peut-être la même destination que nous ! Peut-être lui ont-ils pris la vie par égorgement ou décollation ! …. Je ne sais pas ! Pense plutôt à toi l’ami ! Les prochaines heures seront difficiles !
- Comment ça « difficiles » ?!
- Je poursuis mon récit puisqu’il semble que cela te soit …. Inconnu ! …. Donc …. A la suite de sa fuite de Varennes, Louis Capet dit Louis XVI est suspendu de ses fonctions pendant un mois. Le 14 septembre 1791 il jure fidélité à la nation devant l’Assemblée Constituante et devient le « Roi des Français » !
Si j’avais été plus assidu aux cours d’histoire je me serais souvenu de cet épisode.
Et poursuivant sur sa lancée :
- Le 10 août 1792 le Roi est accusé de trahison et rendu responsable de la désorganisation de l’armée. Furieux, les sans-culottes marchent sur les Tuileries, massacrent les gardes suisses, pillent le palais et la famille royale est conduite à la prison du Temple pour y être jugée ! …. Depuis, c’est la chasse aux royalistes et autres conspirateurs !
- Et ceux-là « des massacreurs » vous m’avez dit ?
- Oui ! Mais je voudrais juste te rappeler que depuis le début de la révolution ils ont imposé le tutoiement démocratique en remplacement du servile vouvoiement !
- D’accord …. Si tu veux, mais ça ne change en rien ma situation !
- C’est sûr ! …. Ceux-là, qu’on appelle ‘massacreurs’ ou ‘égorgeurs’ sont les pires hommes que je connaisse ! …. Suite à la fuite de La Fayette chez les Autrichiens le 20 août 1792, une rumeur laissait entendre que les prêtres réfractaires s’apprêtaient à massacrer les patriotes. La Commune décida de déclencher une visite domiciliaire le 30 août 1792. Elle commença avec l’arrestation et l’incarcération d’environ 3000 personnes de la capitale. Du 2 au 6 septembre 1792 une centaine de ‘massacreurs’ parcoururent les prisons et tuèrent environ 1200 personnes dans des simulacres barbares de jugements !
- Ca me glace le sang !
- Oui ! D’autant plus que le mouvement est implicitement approuvé par des personnes comme Couthon qui dit : « Le peuple continue à exercer sa souveraine justice » ou Morris « Les assassinats continuent …. Le temps est agréable » ou Danton « Nulle puissance n’aurait pu les arrêter » ou bien « Vox populi vox Dei c’est l’adage le plus vrai et le plus républicain que je connaisse » !
- C’est horrible !
- Voilà ! Tu comprends mieux maintenant que notre sort n’est pas enviable !
- Non, non, ce n’est pas possible, on n’exécute personne sans jugement ! On peut se défendre au tribunal !
- Mon ami, c’est un tribunal révolutionnaire …. Les accusés n’ont pas droit à la parole ça facilite le jugement !
Soudain le chef s’approcha, s’accroupit et nous dit :
- Citoyens, goûtez vos dernières heures de liberté …. Demain vous serez jugés et condamnés …. Et vous serez exécutés au lendemain !
Derrière lui l’un cria :
- Qu’on les pende !
Un autre :
- La guillotine ! La guillotine !
Un autre encore :
- Non ! Qu’on les égorge de suite ! Moi je le fais volontiers !
Tous se mirent à rire. J’avais l’impression de revoir un film d’horreur, le pire d’entre tous, celui qui vous arrache les tripes, celui qui vous glace le sang au point d’en avoir les mains froides.
Puis pris de panique je me mis à crier :
- Arrêtez bande de malades …. Je ne fais pas partie de votre film …. Je n’ai rien à voir avec vous …. Relâchez-moi tout de suite je veux rentrer chez moi !
Le chef désigna l’homme au gourdin :
- Toi …. Tu vois ce royaliste …. Pour chaque mot prononcé tu lui assènes un coup sur les membres ou le corps ! Et toi le royaliste …. Ton sort est déjà scellé …. Alors que tu meurs ici ou sur l’échafaud m’importe peu !
Après avoir vu la dérouillée qu’avait déjà subi mon voisin lors de son arrestation je me tus. Le chef s’assit devant nous, fit basculer l’énorme besace qu’il portait sur son dos et l’ouvrit. Il en sortit plusieurs feuilles qu’il tourna et retourna et désigna de son index un homme qui se trouvait à l’écart :
- Toi le forgeron …. Tu sais lire …. Viens et relis-nous cela !
Le forgeron s’avança en claudiquant, prit les feuillets dans ses mains et s’assit à proximité du feu, les tourna également dans ses mains et en commença la lecture :
- L’Assemblée nationale autorise son président le nommé Gensonné à nommer des commissaires pour aller, partout où ils le jugeraient nécessaire, promettre justice au peuple si longtemps trahi, et l’inviter à prendre lui-même les mesures nécessaires pour que les crimes soient frappés du glaive de la loi !
Je regardai Jean et lui demandai :
- Tu crois qu’au profit de la nuit je peux tenter de m’échapper ?
- Si tu veux mourir avant l’aube, aucun doute l’ami !
- Oui, ce n’est peut-être pas bien malin, en plus ils sont nombreux ! …. Et ce bonnet qu’ils ont sur la tête, ce bonnet rouge me rappelle quelque chose !
- Ah ! C’est le bonnet phrygien celui des sans-culottes, les patriotes comme ils les appellent !
- Oui je m’en souviens maintenant ! Mon dieu Olya ! Pourvu qu’il ne te soit rien arrivé, je m’en voudrais !
Cette pensée m’obsédait, je ne comprenais pas pourquoi j’étais sorti. Me faire prendre alors que ma seule faute fut la curiosité. Et si je n’étais pas sorti, peut-être auraient-ils fait comme ailleurs, pénétrer dans la maison et massacrer tout le monde. Je préfère espérer à l’instant qu’il ne lui soit rien arrivé pour me donner le courage de continuer de vivre les prochains moments. Pourtant je n’arrivais pas à me faire à l’idée que je venais de me retrouver à une époque antérieure de plus de 210 ans uniquement en franchissant le seuil de ma porte.
Et chaque fois que j’essayais de donner une explication rationnelle, Louis ‘le cordonnier’ me traitait de fou. Peut-être avait-il raison ? Je suis réellement fou ! Je ne trouve aucune autre explication que celle-là, oui je dois réellement être fou !
D’autant plus que vêtu de mon seul pyjama il m’était impossible de justifier mes dires à appartenir à une époque postérieure.
Et si ça se trouve, c’est un film. Mais si c’est le cas, pourquoi avoir réellement frappé Pierre jusqu’au sang ? Oui pourquoi lui avoir fracturé le nez ? Y a tellement de maquillages qui peuvent produire ces effets ! Et si tout ça était vrai ! Je n’osais encore y croire tellement la chose me paraissait irréelle. Et Olya, je la vois encore étendue sur le lit, comme si ces images s’étaient irrémédiablement gravées depuis le début de cet évènement.
Je regardais le ciel. Lui ne semblait pas avoir changé, les mêmes étoiles, la lune toujours là, elle aussi. D’ailleurs pourquoi aurait-elle disparue ? Sauf peut-être dans une dimension parallèle. Je me sentis bête d’un coup à échafauder ce genre de propos et c’est la voix du forgeron qui me sortit de ces pensées :
- Peuple souverain, suspends ta vengeance, la justice endormie reprendra aujourd’hui ses droits, tous les coupables vont périr sur l’échafaud !
Et bien sûr, dès qu’il s’arrêtait de lire, toute la bande de malfrats s’esclaffait. Cela m’énervait de plus en plus, mais il valait mieux ne rien dire, car l’homme qui se tenait à proximité en nous dévisageant d’un regard sournois et méchant aurait bien voulu nous faire goûter de son gourdin. Il n’attendait que ce moment. « Comment vais-je m’en sortir » pensai-je !
Les heures passèrent et le jour commença à poindre. Je n’avais pas fermé les yeux, pas un instant, mais je ne me sentais pas fatigué, j’avais les nerfs à fleur de peau.
On nous bâillonna à nouveau, on nous lia les poignets dans le dos et on nous jeta sur la carriole. Quelques instants après elle s’ébranla au son d’un « Hue ! » prononcé par l’un de ces hommes que l’on aurait pu croire préhistorique.

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