Chapitre VI


Rapidement nous passâmes à table. Très peu de mots échappèrent de nos bouches. Situation d’un autre siècle, vieille bourgeoisie, pas de télévision en marche, pas de radio. Bien qu’oppressante, cette situation tournait à mon avantage, pas de questions donc pas de réponses. J’en fus quitte pour passer un agréable moment, mais je guettais l’arrivée du café, encore quelques minutes et ce sera chose faite. Je prophétisais une avalanche de questions, un déshabillage en règle, je sentis de nouveau cette sensation horrible d’appréhension qui vous parcourt la colonne vertébrale.
Olya s’assit à côté de moi, me prit la main, me sentant un peu perturbé. Miracle, je me souvenais qu’à son invitation c’était l’un de mes désirs. Tout de suite ce fut le réconfort. Son père me regarda et me dit :
- Jeune homme !
Puis il réfléchit quelques secondes :
- Ma fille poursuit ses études actuellement et elle m’a laissé entendre son souhait de venir vivre avec vous !
Oups ! Première nouvelle, on en n’avait jamais parlé ensemble, juste une allusion de temps à autre et je sentis sa main serrer la mienne de plus en plus fort. Il poursuivit :
- Vous comprendrez que je ne peux accepter qu’elle soit à votre charge, ce ne serait pas normal et je ne peux l’envisager !
Le tocsin se mit à carillonner dans ma tête. Hiroshima mon amour tu viens de faire une nouvelle victime. Ma gorge se noua, et bien que je ne m’attendais pas dans un premier temps à l’annonce que sa fille allait vivre avec moi, la seconde annonce m’ébranla. Olya réagit aussitôt :
- Mais papa !….
Son père lui emboîtant la parole :
- Olya …. Ma chérie, laisse-moi terminer, s’il te plaît !
Ce n’était pas un ordre, mais le contexte fut qu’elle le prit en ce sens.
- Donc …. Ta mère et moi, avons décidé que si ton désir est de rejoindre Grégorian …. Vous permettez jeune homme que je vous appelle Greg vu les circonstances ?
Encore traumatisé par l’annonce précédente je hochais simplement de la tête incapable d’ouvrir la bouche.
- C’est parfait !
Dit-il.
- Eh bien, je poursuis ma chérie, nous avons donc décidé de subvenir à toutes les dépenses que tu engagerais comme si tu étais encore à la maison, afin que Greg n’en subisse pas le contre-coup, jusqu’à ce que tu commences ton travail d’avocate !
Noël sur Hiroshima, du jamais vu, elle en avait les larmes aux yeux. Je la pris dans mes bras et la serrai fort contre moi, surtout pour ne pas montrer l’émoi qui envahissait mon visage. Je me suis senti soudainement ridicule de toutes les pensées subversives qui m’avaient traversées l’esprit à l’instant de ses propos.
L’atmosphère devint super légère, tout le monde avait le sourire aux lèvres, et son père, sacré Robert, lui qui avait réussi en si peu de temps à me déstabiliser, me raconta sa jeunesse, sa rencontre avec Irina en Yougoslavie lors d’un séjour balnéaire, leur mariage, la naissance d'Olya.
Bref, trop content de voir sa fille heureuse, il en avait même oublié de me poser des questions. Puis soudain il me dit encore :
- Je sais beaucoup de choses à votre sujet, Olya est un livre ouvert, et tous les jours nous avons droit à plusieurs chapitres !
Il se mit à rire.
- Et quand elle n’a pas de nouveauté, elle nous ressasse d’anciens chapitres, à tel point que je pourrais vous prendre pour mon fils !
Ce fut le fou rire général, mais, Olya avait le regard de la petite souris qui cherchait son trou pour s’y cacher.
Voilà comment, quelques jours plus tard, Olya m’annonça sa venue, et, pour ne pas perturber mes habitudes, me proposa de venir chaque soir, après ses cours, préparer le déménagement, et surtout choisir l’endroit où elle allait mettre toutes ses affaires.
J’en profitais pour prévenir tous mes copains. Leur annoncer la bonne nouvelle, celle de la venue d'Olya, ma chérie, mon amour, mon rêve, puis la mauvaise nouvelle, plus de sorties, enfin que de manières épisodiques, bien que Olya m’avait prévenu : « que cela ne change rien pour toi », mais que par respect je ne pouvais accepter.
Alors Alain, le meneur de la bande, la terreur intellectuelle du groupe, proposa immédiatement de faire une super soirée. L’enterrement de ma vie de garçon.
- Mais ce n’est pas un mariage, Alain !
- On s’en fout Greg, on fait comme !
Toutes les occasions pour ce larron étaient bonnes à prendre pour faire la fête. Et celle-la par-dessus tout. Il nous entraîna de caveau en caveau, criant :
- Ce soir c’est la fête ! mon meilleur pote s’est fiancé !
- Mais non Alain, pas encore, pas encore !
- On s’en fout !
Lançait-il,
- On s’en fout !
Puis dans les caveaux suivants, toujours la même rengaine :
- Ce soir c’est la fête ! mon meilleur pote s’est fiancé !
J’avais beau lui secouer la manche en disant :
- Arrête, Alain, arrête, pas encore !
Il répétait :
- On s’en fout .... On s’en fout !
Et pour finir, car là, je sentais que nous avions dépassé les limites du raisonnable, que nous plongions dans l’intolérable et ne voulant pas me retrouver dans des vomissures alcoolisées, je le pris par la main et lui dis :
- Bon je pense que cette nuit on a explosé nos limites .... Viens on rentre, je te ramène chez toi !
Et il me bredouilla tant bien que mal :
- On z’en vout, on z’en vout, mon bode z’est marié !
- Oui, eh bien ne vomis pas sur ton 'bode' ! Ok ?
Une fois ramené chez lui, il ne me restait plus qu’à rentrer chez moi, les autres copains nous ayant quittés les uns après les autres à chaque changement d’endroit. Je pense que je devais tituber, car le regard de certains passants se faisait insistant. Mais qu’importe à 3 heures du matin, je me suis dis que dans la nuit tous les chats sont gris.
Et voilà comment, après une nuit bien agitée, je me suis retrouvé avec une gueule de bois mémorable.
Olya eut vaguement quelques échos, mais ne me posa aucune question. Son seul désir était d’emménager le plus rapidement possible. Elle décida de le faire le week-end suivant, ce qui me laissa toute la semaine pour digérer cette virée nocturne.
Le samedi suivant, à 9 heures précises, la sonnette retentit.
Je regardais Taraz et dis :
- A partir de maintenant il faudra que tu saches compter jusqu’à trois, et n’oublie pas de dire maman !
Quand j’ouvris la porte, Olya se trouvait face à moi, derrière elle, mal caché, un couple que je reconnus aussitôt, ses parents.
- Entre ma chérie, tu es chez toi ! …. Entrez, entrez !
Fis-je.
Olya me prit dans ses bras et ne me lâcha plus. Sa mère me fit un signe et rentra dans la cuisine. Son père, qui portait deux valises, avança, me fit un clin d’œil en me disant « C’est beau l’amour ». Il les déposa et me serra vigoureusement la main.
- Je vais vite chercher les deux cartons qui restent dans la voiture !
Dit-il en se détournant précipitamment.
Sa mère sortit de la cuisine et nous regarda :
- Tu seras bien ici mon ange !
Fit-elle à Olya
- Soyez heureux !
Son père, essoufflé, déposa deux énormes cartons, regarda subrepticement mon appartement et dit :
- Pas mal, je craignais le pire, mais vous serez bien ici, je m’en réjouis pour vous deux .... Sur ce, je suis désolé, mais nous devons prendre congé de vous .... De toutes façons vous avez d’autres choses à faire !
Personne n’avait vu Taraz, et pour cause, il s’était caché sous le lit.

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