Préface


Certaines personnes chercheront à comprendre l'incompréhensible, à expliquer l’inexplicable, à imaginer l’inimaginable, à narrer l'inénarrable, chercheront l'invraisemblance ressemblance, à justifier l’injustifiable, à décrire l’indescriptible.
Peine perdue. Rien, mais rien de ce qui est écrit dans ce qui suit n’est réel, appartenant ou ayant appartenu à qui que ce soit.
Telle une inquiline, elle se nourrit de phénoménologie pour ressortir sous forme de pantalonnade, la fiction, sortie en ligne droite de mon cerveau nimbé d'un délire cosmogonique, n’a qu’un seul but, divertir.

Patling - auteur

Chapitre I


Une gueule de bois, voilà comment je commence ma journée. Une fois n'est pas coutume non plus, j'ai simplement enterré ma pseudo vie de garçon avec quelques copains de mon quartier. En effet, célibataire endurci et bien que surprenant, j'ai accepté de vivre avec celle que j'aime tant depuis de nombreux mois, dans mon petit 2 pièces, avenue Montaigne.
Je suis courtier dans une grande société parisienne d'assurances et partage mon temps entre le travail et les virées noctambules. Du haut de mes vingt-cinq printemps, sportif, musculature un tantinet développée par plusieurs années de karaté, brun aux yeux bleus, je ne cessais de défier du regard toutes les filles qui passaient à ma portée. Oh, pas que je sois vraiment un dragueur né, mais disons plutôt que ce défi perpétuel agaçait mes compagnons, et moi, me permettait de me sentir un Casanova en herbe, bien que ma timidité m'empêchait même d'aller au-delà de cette fronde.
Pourtant, c'est bien de cette manière, qu'un jour, plus ragaillardi qu'à l'habitude, je pris mon courage à deux mains pour entamer une discussion avec une charmante demoiselle, Olya, qui au premier abord, ne m'a pas laissé indifférent en me proposant de la revoir régulièrement dans ce petit café des Champs Elysées que nous fréquentions assidûment.
Petite, menue et bien balancée, ces yeux d'un brun intense soutenaient mon regard. J'ai tout de suite senti ce retour de provocation qu'elle pratiquait comme une joute et qui la rendait fière de me voir déclarer forfait à chaque fois. C'est son attitude quasi similaire à la mienne qui retenu toute mon attention bien plus que son physique qui pourtant ne me laissait pas insensible.
Moi qui passais mon temps à jouer les papillons, à voler et butiner sans jamais vouloir me poser, voilà que je venais de me faire prendre bêtement au jeu de la séduction. Ce ne sont pas encore les feux de l'amour, mais, comme chaque jour même bien ensoleillé commence par l'aurore, j'étais à cet instant précis, dans les premières lueurs d'une histoire pas ordinaire.
Cela faisait déjà cinq années que je partageais études, travail, divertissements, loisirs, sorties nocturnes, avec quelques amis, qui, par la force des choses sont devenus presque des frères, et même pour certains d'entre eux des confidents.
Nous sommes les maîtres incontestés de l’humour noir très contestable. Notre force réside dans le complémentarisme de la connerie que chacun manie avec dextérité. Amis depuis la FAC, nous avions ensemble, rendu folles, toutes les personnes qui ont tenté de nous séparer ou de nous éduquer. Le boucher, le boulanger, l’épicier, personne dans notre quartier n’y avait échappé. Quand nous arrivions, on nous pointait du doigt, pour bien nous faire comprendre qu’on nous avait reconnus et que l’on s’attendait à de nouvelles bêtises.
Certains commençaient même à y prendre goût, et nous lançaient au passage :
- C’est quoi la blague du jour ?
L’avantage de former une telle équipe, c’est qu’à aucun moment nous n'étions en perte d’imagination, attrapant au vol, telle ou telle parole pour la transformer en niaiserie, tel ou tel comportement, pour le mimer d’une manière burlesque qui en laissait pantois son auteur.
Bien sûr les présences féminines, épisodiques, adoucissaient de temps à autre notre comportement qui repartait de plus belle à chaque départ d’entre elles, excédées, fatiguées, usées, démoralisées de ne pouvoir nous cerner ou nous manipuler.
La venue d'Olya, cette belle et douce brune, n’alla pas sans railleries. Copains cruels, moqueurs, vous profitiez de tous les instants pour me rappeler qu’il était bon le temps où l’on se moquait des filles et que le mot camaraderie était pour nous un cri de ralliement.
Ce fût la première à nous côtoyer, très observatrice de nos prouesses, sans jamais interférer dans nos délires. Et pour cause, issue d’une famille bourgeoise du quatorzième arrondissement, elle poursuivait ses études de droit afin de devenir une éminente avocate et nous disait, de temps à autre, d'un air narquois :
- Je vois en vous mes futurs clients, vous êtes mes rats de laboratoire !
Ou encore :
- Continuez mes petits, j’en apprends plus en un mois avec vous qu’avec mes cours, et il me sera plus facile d’expliquer à un jury comment un comportement humain peut évoluer vers une dérive machiavélique !
Enfer et damnation, je venais de trouver celle qui non seulement par son humour caustique nous avait scotchés, étonnés, déroutés, mais qui a su, par sa prestance, attirer notre respect sur la condition humaine que nous avions brûlé depuis fort longtemps.
Elle nous suivait partout, prenait des notes de certaines de nos incartades, pour mieux se les rappeler lors de réunions ultras féministes et de les évoquer comme elle le ferait devant un tribunal, nous désignant comme ses premières âmes à sauver du péché.
Nous allions jusqu'à ignorer cette présence féminine si discrète, si réservée. Moi-même, je ne prêtais guère attention à sa façon de marcher, de s’habiller, de parler. Les copains d’abord, un peu machos sur les bords. C’était au départ, plus une source d’inquiétude que de quiétude. Sa façon de nous dévisager, de nous observer, nous mettait quelquefois dans l’embarras, ne sachant s’il fallait en rajouter ou bien au contraire rejoindre cette aristocratie qu’elle représentait vêtue de son tailleur noir, alors que nous étions fagotés comme des bûcherons. Mais il est vrai qu’en dehors du travail, la vie était pour nous un exutoire, un défoulement, l’enterrement du stress. Nous repoussions nos limites à chaque instant, partant d’un fou rire quand elle nous disait :
- Vous ne pouvez pas être sérieux ? .... ne serait-ce qu’un moment !
Et nous lui répondions presque en chœur :
- Si, bien sûr, quelques heures par jour, mais pour cela on nous paye grassement.
Elle était devenue notre mascotte, et, à sa tête, nous pouvions savoir si nous avions atteint la zone rouge ou si nous pouvions nous permettre de rajouter quelques couches. Nous avions comme devise ‘no limit’ prétextant que l’humour devait prévaloir sur tout, les soucis, les problèmes, sans se demander si les personnes face à nous étaient à même de les accepter.
Puis un jour, nous avons décidé de nous retrouver, Olya et moi, dans le petit café des Champs pour discuter un peu de notre passé, de nos envies, de notre avenir, pas que cela soit une nécessité ressentie, mais plutôt pour se démarquer un peu de nos rocambolesques aventures parisiennes.
Je me rendais compte que depuis notre première rencontre il y a trois mois, nous ne nous étions même pas posé la question, enfin surtout moi, de ce qui a fait que notre rencontre si fortuite soit-elle, ait pu durer aussi longtemps.
Je me suis assis en face d’elle, pétrifié, comme à chaque fois que je me retrouve seul face à une aussi belle créature.
Mes yeux, pour la première fois, se mirent à la détailler, la déshabiller. Je n’avais jamais remarqué à quel point le galbe de son visage était si parfait, son sourire si doux, sa chevelure si dense que j’avais envie d’y plonger mes mains. Comme à son habitude, elle était vêtue d’un admirable petit tailleur, rose cette fois-ci, et d’un chemisier blanc légèrement transparent.
Et ses yeux, ses yeux d’un brun si profond me détaillaient de la même manière. Je sentis pour la première fois une petite appréhension sur son visage, mais ne sachant s’il elle résultait d’une gêne ou de la peur de me voir débiter mes fadaises dans un moment qu’elle voulait apparemment serein.
La chaleur de ce mois de mai ne nous incitait pas beaucoup à prendre des cafés. Elle commanda une limonade et moi un panaché.
Nous tenions nos verres respectifs à deux mains, comme pour empêcher un vol à l’arraché et ce fut un immense éclat de rire quand nous nous aperçûmes de notre mimétisme.
Puis, d’une voix mélodieuse elle me dit :
- Tu veux bien commencer à me raconter ce pourquoi nous nous sommes donnés rendez-vous en ce lieu ?
Ouah ! Rarement question plus stylisée me fut posée en ces termes.

Chapitre II


Eh bien voilà comment en quelques mots, certes aidé d’un chemisier transparent, je me mis à rougir, comme si je venais de commettre une faute irréparable.
- Ha !
Fis-je,
- Tu veux vraiment que ce soit moi qui commence ? .... Bon, ok, bon bon bon !
Je ne savais par quel bout commencer. Que lui dire en premier, ma gorge se noua de peur de ne trouver mot. Fallait au moins gagner un peu de temps,
- Par quoi voudrais-tu que je commence ?
Elle se mit à rire, comprenant mon embarras, et sans se démonter me répliqua :
- Mais par le commencement mon cher !
- Mouai, par le commencement, voyons voyons, le début en quelque sorte si j’ai bien compris !

Son rire ne la quittait plus, ils étaient vraiment fait l’un pour l’autre, et je pense que ma tête devait accélérer ce processus de coalition.
- Oui, par le début, ou le commencement, mais ne remonte pas à l’époque du spermatozoïde, je ne pense pas que cela soit vraiment utile, quoi que …. !
Nouvel éclat de rire.
Sa désinvolture à m’envoyer ces répliques me sidérait, moi, si habitué à ce genre de fanfaronnade entouré de mes copains, voilà que seul, j'étais devenu muet comme une carpe. Cette timidité fracassante m'a toujours paralysé, terrorisé, pourtant elle n'était ni un ogre ni un démon, alors avec quelques inspirations bien profondes je pus retrouver ma lucidité et enfin arriver à prononcer ces mots tant attendus :
- D’accord !
Avec un grand ouf de soulagement. Voilà c’était fait, je l’avais dit, mon premier mot qui devait précéder l’avènement de mon récit. Elle écarquillait déjà les yeux, d’impatience, et me répondit aussi rapidement :
- C’est bien !
Esquissant à nouveau un large sourire.
- Eh bien si on supprime le passage mouvementé du spermatozoïde et toute mon adolescence, il ne va pas rester grand-chose à dire !
Fier de moi, de ces quelques mots, car je venais de retrouver mes esprits et mon sens de l’humour mais non sans mal. Et je poursuivis sur ma lancée
- Ce n’est pas que mon adolescence soit sans intérêt, mais ayant habité la proche banlieue et ayant continué mes études sur Paris, je n’ai gardé aucun contact de mes anciens petits copains, et les souvenirs d’enfance ne m’ont pas laissé de souvenirs impérissables.
Elle m’interrompit :
- Mais, tu n’as pas de parents, pas de frères ou sœurs, juste un passé ?
Éclat de rire.
- Ah ! Oui c’est important ça aussi !
Fis-je niaisement,
- Si si, j’ai des parents, genre père et mère, si tu vois ce que je veux dire, et j’ai un petit frère, de deux ans mon cadet .... Je pense que tu finiras par les rencontrer, si d’aventure une aventure s’aventure entre nous.
Eh bien voilà mon petit bonhomme qu’après avoir eu le bec cloué quelques instants, tu t'es mis à sortir une tirade ubuesque.
Son regard devint interrogateur.
- Et …. ?
Fit-elle.
- J’ai fait un bac pro de commerce. A vrai dire ne me demande pas pourquoi, je ne saurais y répondre. Depuis ma plus tendre enfance, je n’ai jamais su si je voulais devenir clown, astronaute, musicien, chanteur, mais riche, oui ça c’est sûr, je voulais devenir riche. Comment ? bien ça aussi je ne l’ai jamais su, par contre je m’y emploie fortement, certes sans résultats probants pour l’instant mais je ne désespère pas.
Je lui expliquais que c’était bardé de cet énorme diplôme de commerce que j’avais trouvé mon premier emploi, courtier en assurance vie, que quelques bons contrats m’ont permis d’aménager mon petit appartement d’une manière très coquette, une vraie garçonnière, et de mener en parallèle, une vie assez dissolue à entendre mes copains, mais tellement riche en émotions. Et quand l’occasion se présente, c’est avec délectation que je prends mon sac à dos pour partir en vacances avec ma soif de vivre et de découverte.
- Voilà, je pense avoir brossé rapidement un portrait sommaire de celui qui se trouve en face de toi et je pense que le reste est à découvrir au fil des jours, si tu m’en laisses le temps, bien sûr.
Olya, sourire aux lèvres, passa ses deux mains dans les cheveux pour les rejeter en arrière. Soudain une question sans réponse me traversa l’esprit, pourquoi toutes les filles se passent les mains dans les cheveux pour les rejeter en arrière comme par mépris, comme par un dérangement constant, perpétuel, agaçant, ou est-ce un tic collectif, inné, propre à la gent féminine aux cheveux longs. Hum, dur d’imaginer une réponse sans me prendre une remontrance. Bon, pour cette fois j'allais rester sur ma faim, une fois de plus, mais ce qui était sûr, c’est que dès que l’occasion se présenterait je poserais la question. Enfin …. Peut-être.
Elle hésita, ne sachant si elle devait poursuivre sur un interrogatoire pour en savoir plus. Je saisis la balle au bond et lui dis :
- Bon, puisque je vois que tu trépignes d’impatience d’en dire plus à ton sujet, eh bien ne te gênes pas, dis-moi tout, enfin tout ce que tu as envie de me dire, évidemment.
Quand elle prit la parole, mes oreilles se fermèrent et mes yeux plongés dans ses yeux comme dans un océan, cherchaient la moindre émotion qui pouvait en jaillir, et soudain j’entendis :
- …. Piano …. Tu m’écoutes là …. ?
Moi :
- Oui oui, je t’écoute bien sûr !
Elle continua et sa voix si mélodieuse me berçait, et je rêvais de sable blond et chaud, de mer tropicale, et plonger dans son chemisier …. !
- …. Devenir avocate …. Tu m’écoutes là …. ?
Moi :
- Oui oui, bien sûr !
Trop fort pour moi, ses yeux, sa bouche, son nez, son visage tout entier, son chemisier, trop, c’était trop à la fois, je n’arrivais plus à me concentrer, même écouter, pas même une parcelle, rien, rien de rien, ses mots n’arrivaient pas à mes oreilles, et je ne me rendais même pas compte que cela faisait trois minutes qu’elle ne disait plus rien et qu’elle m’observait en silence, quand soudain elle me dit :
- Tu penses à quoi ?
La question qui tue. Intriguée par mon attitude elle voulait en savoir plus.
- Eh bien, je pense que tout cela est bien, c’est un bon devenir …. !
- Mais tu n’as pas répondu à ma question !
Dit-elle.
Là, je me suis senti comme à mes seize ans sur les bancs de l’école quand j’observais un pigeon sur le rebord de la fenêtre et que le prof me disait :
« Grégorian a son lobe pariétal connecté directement avec la quatrième dimension, cinquième planète à gauche après Vénus ! ».
Sur quoi je répliquais :
« Désolé Monsieur ! »
J’avais l’air bien malin maintenant, et elle me dévisageait toujours avec cet air interrogateur, cherchant une vérité cachée, un signe annonciateur de nouvelle, alors que je cherchais dans les plus profondes cellules de mon cerveau la trace de la fameuse question.
- Eh bien moi, ma chère Olya, si j’étais à ta place, je ferais …. Je …. C’était quoi la question d’ailleurs ?
Elle partit dans un éclat de rire :
- Je l’aurais parié à voir ta tête que tu n’écoutais pas mes paroles mais tes idées lubriques en me dévisageant le soutif !
Voilà, je ne savais plus où me mettre, victoire totale par k.o. de la gent féminine. L’homo-sapiens n’avait plus qu’à bien se tenir et à faire son mea-culpa.

Chapitre III


Nous venions de passer plus de deux heures ensemble et je terminais notre entrevue par une gamelle retentissante. Heureusement pour moi, aucun de mes copains n’était présent, la honte, à coup sûr j’aurais été la risée pendant des semaines mais ce qui était évident, c’est que j'allais bien me garder de le raconter. J’ai ma dignité, non mais.
Olya se leva, me prit dans ses bras et me colla deux vigoureux baisers sur les joues.
- A plus !
Me dit-elle, et se dirigea prestement vers le métro.
Après avoir médité quelques instants sur l’agréable moment que je venais de passer, je me décidais également à rejoindre mes copains.
- Alors c’était comment ?
Firent-ils en chœur.
- Bien à vrai dire les gars, je n’ai pas beaucoup appris sur elle, enfin pas grand-chose d’intéressant pour l’instant, mais c’est une fille super chic, charmante, réservée, belle de surcroît .... Je pense que quelqu’un dans sa famille fait ou répare des pianos ou les vend et elle pense devenir avocate !
Ça ! on le savait déjà, mais pour le reste, le coup du piano, c’était vraiment du n’importe quoi, et comment leur expliquer que j’étais bercé par Aphrodite, déesse de l’amour, tout au long de son discours. Que je ne pouvais assimiler aucun de ces mots, car subjugué par les images de son visage. Bref, étais-je subitement devenu amoureux ? L’idée me traversa l’esprit quelques instants.
- Enfin ne vous en faites pas, on se reverra et j’essayerai dans savoir un peu plus cette fois-ci, mais vous savez comment sont les filles ! toujours besoin d'un siècle pour se dévoiler alors que nous, hop, un regard, un sourire, trois tirades et on lâche tout le morceau.
Et voilà ce qu’un brin de machisme arrive à nous faire dire en quelques mots. Mais peu importe, avec mes potes c’est de coutume.
- Bon les gars, faut que je vous laisse et que je rejoigne mon bercail, j’ai mon Taraz qui m’attend !
- Yep ! yep !
Firent-ils en chœur.
De retour chez moi, ma première occupation fût le ménage et remettre en place les quelques objets déplacés au hasard des ballades de Taraz.
Taraz est un chat de deux ans, mon chat, un British Shorthair, tout bleu, rond, très rond, les yeux, la tête, le corps, les pattes, tout est rond, c’est une boule, un goinfre. Toujours en quête de nourriture, déplaçant tout sur son passage, à cause de sa carrure, trop imposante, avec un comportement proche de celui du chien, mais tellement câlin et adorable que je me laisse aller à lui procurer toutes les gâteries alimentaires.
Cadeau de Noël de mes potes, ils m’avaient même proposé de le baptiser Jésus. Heureusement, cette boulimique ambulante est de nature très sociable et je lui pardonne ses écarts de conduite renversante pour tous les moments agréables de tendresse qu’il me procure.
Soudain je le vis sursauter. Il était couché sur mon téléphone portable qui venait de vibrer. Je reconnais ce numéro, c’est celui d'Olya. Tiens déjà ? me dis-je.
- Allo, c’est Olya, je voulais juste te remercier pour le moment agréable que tu m’as fait passer cet après-midi et je souhaite te rencontrer à nouveau, mais plus rapidement, enfin je n'ai pas envie d’attendre la fin de la semaine, si tu es d’accord !
Moi :
- O.K…. Bon …. Oui oui je suis d’accord ! ça ne te dérange pas de venir chez moi, un soir …. Par exemple et on se fait un ciné sur les Champs ?
Olya :
- Super, et je viens quand ?
Moi :
- Puisque tu as l’air pressée, disons demain soir !
Olya :
- Ça marche demain soir, alors à demain …. Chez toi !
Zut, qu’est-ce qu’il me prenait soudainement, voilà que j’invitais une fille chez moi, dans ma ‘casa protetta’, la ‘mia caverna’.
- Et toi Taraz, qu’est-ce que tu en penses ?
Tu parles, rien du tout, s’en fichait, se mit sur le dos les quatre pattes en l’air et ronronna. Le bienheureux, gamelle vide et panse pleine, ma baudruche n’avait plus qu’une envie, une bonne grosse gratouille sur le ventre.
Comme le lendemain je travaillais, ma soirée fût consacrée au grand nettoyage de printemps pour l’occasion. Une inspection générale fût également de rigueur.
Je suis très méticuleux et j’ai horreur du capharnaüm comme chez certains de mes copains où je trouve occasionnellement des chaussettes sous le canapé et des canettes de bières abandonnées dans l’évier. Je ne suis pas d’un conformisme avéré en matière de rangement, mais au moins c’est rangé. De toutes façons, je sais qu’un jour ou l’autre, avec la venue d’une présence féminine, ce sera le grand chambardement, la révolution en quelque sorte, mais je m’y attends et je le conçois déjà à l’avance.
La journée suivante fût un peu désordonnée. Je pensais trop à ce qui pourrait se passer le soir. Je ne savais pas quelle attitude adopter. Je n’avais pas envie de lui montrer à quel point elle m’intéresse et non plus de jouer le calculateur ou le désintéressé.
Tout cela se bousculait dans ma tête, et pour cause. Ce n’était pas la rencontre avec une fille qui me posait problème, mais c’était le fait que cela se passait chez moi pour la toute première fois. Et là je me retrouvais coincé dans mes propres retranchements.
Impossible d’avoir les mêmes échappatoires qu’en étant attablé à une terrasse de café. Je sentais le piège se refermer sur moi et cela me mettait mal à l’aise. Heureusement que ma mère n’était pas à mes côtés, je l’entendrais dire : « Toi, le roi des quatre cents coups, une fille te fait peur, je rêve, c’est le monde à l’envers ». Dans le fond elle n'aurait pas eu tort.
Bon, plutôt que de continuer à extravaguer je m’étais dit de ne pas oublier d’acheter des fleurs, chose que je ne faisais plus depuis qu’un certain Taraz envahissait les hauteurs et prenait un malin plaisir à les émietter dès que j’avais le dos tourné.
Mais il est certain que quelques fleurs dans un appartement donnent une touche féminine très agréable.
Comme à son habitude, quand je glissais les clés dans la serrure, j’entendais le miaulement rauque du félin en quête de sa ration de croquettes. Quand la porte s’ouvrit je vis que son regard se figea sur le bouquet de fleurs. Avait-il confondu fleurs et croquettes ? Non je ne le pense pas. Son regard n’était pas le même que celui opéré lors du transfert de son repas de la gamelle à l’estomac, et son attitude me fît vite comprendre que si je voulais le faire durer un temps soit peu, il fallait que je reste vigilant.
Ce soir là, j’avais décidé d’être très généreux avec ma baudruche et lui avais octroyé, à titre tout à fait exceptionnel, double ration. La vérité, c’est que je m'étais dit qu'une fois le ventre bien galbé il allait se tenir tranquille, moins de bêtises à l’horizon. Avais-je tort ou raison ? Ce n’est pas lui en tout cas qui se posa la question, trop afféré à ingurgiter ce surplus de nourriture en se filant de grands coups de langue de part et d’autre de son museau.
Je profitais de ces moments d’inattention pour placer mon bouquet de fleurs sur la table basse du salon et éviter ainsi de lui donner des arguments pour une virée destructrice. Après un dernier coup d’œil autour de moi, dernière vérification d’usage, dernier soupir d’appréhension, et un petit sourire de complaisance à mon organisation, j’étais fin prêt à accueillir mademoiselle Olya.
La sonnette retentit. Le chat fit un sursaut, pas vraiment habitué à me voir accueillir des visites tardives. Mon cœur se mit à battre la chamade, j’avais soudainement le souffle court. L’émotion, mon handicap, mon point faible, et pourtant il fallait que je compose avec elle ce soir. Impossible de faire marche arrière, trop tard pour annuler, plus qu’une solution, affronter.

Chapitre IV


Comme j’avais entrouvert la porte palière, j’entendais crisser le vieux bois des escaliers. Doucement, d’un pas régulier, elle se rapprochait.
De temps à autre je l'entendais prononcer ces mots : « ce n’est pas ici » quand tout à coup elle se retrouva face à moi.
- Bonsoir Greg !
Me fit-elle d’un large sourire.
Dans ses mains un grand carton plat, carré.
- Je ne savais pas si tu avais mangé, moi pas encore, alors je me suis dépêchée d’aller acheter une pizza, j’espère qu’elle sera bonne, et si tu en as envie je t’invite !
- Bonsoir Olya, moi je n’ai fait que grignoter et c’est avec plaisir que j’accepte ton invitation.
- Hooo ! le joli minou !
Évidement, maître chat par l’odeur alléché se colla à ses pieds et aurait pu lui tenir ce langage :
« Mange pas tout, s’il te plaît ! »
- Je te présente mon fidèle compagnon, Taraz, c’est mon chien d’appartement, enfin mon chat au comportement de chien, bien sûr, mais j’ai de la chance, il n’aboie pas.
- Je trouve qu’il a un aspect boulimique, ou bien est-ce sa race qui veut ça ?
- Ce n’est pas sa race, ce chat a un appétit d’ogre et je peine à le freiner, mais viens, enlève ton manteau que je te fasse le tour du propriétaire.
- Tu pourras remarquer qu'en se tenant au milieu de l’entrée, tu en fais vite le tour ! .... A gauche la cuisine intégrée, compacte, très pratique, avec un petit coin repas ! .... Plus loin, la salle de bain et ses toilettes, pas de baignoire, une douche, manque de place ! .... Ensuite au fond, la chambre à coucher ! .... Et sur la droite, mon salon et salle à manger, la plus grande des pièces, là où je passe le plus de temps ! .... Passons à la cuisine maintenant sinon ta pizza va être froide !
- C’est mignon chez toi, j’aime bien !
Fit-elle en me suivant.
Elle venait de lâcher son premier compliment et cela me mit à l’aise.
D’un air inquiet elle me dit :
- Au fait, pourquoi avoir baptisé ton chat Taraz ? c’est un drôle de nom pour un chat !
- Oui, tu as raison, mais le copain qui me l'a apporté avait le crâne rasé, comme beaucoup de jeunes en ce moment, alors j’ai décidé de l’appeler Taraz Bulba ! c’est un clin d’œil à mon copain et au véritable Tarass Boulba !
- Taraz Bulba …. faut oser, pour un chat, mais c’est comique !
Dit-elle et continua sur sa lancée :
- D’ailleurs, ton prénom, Grégorian, ce n'est pas courant et je ne savais même pas que cela pouvait exister comme prénom !
- C’est vrai que ce n’est pas courant, et pour preuve, depuis l’année 1900 à nos jours on a recensé trois Grégorian, tous nés la même année, en 1980, et j’en fais partie ! Mais toi, Olya, tu vas peut-être me dire que ton prénom est courant, évidemment !
- Pas en France, mais dans l’ex Yougoslavie d’où je suis originaire, évidemment !
- Ah ! tu es une ex Yougoslavette !
- Ha ! ha ! ha ! Greg tu déchires !
Sur ces bonnes paroles nous nous étions mis à table et avions avalé la pizza.
- Tiens !
Fis-je
- Il manque le ramasse miettes à poils !
- Eh bien pendant que tu débarrasses mon cher Greg, je vais voir où il se trouve, et cela me permettra également de faire un peu la curieuse !
Elle sortit de la cuisine et revint aussitôt
- Greg ?
- Oui, Olya !
- Ton chat, Taraz, aime-t-il les fleurs ?
- Le salopard, il a renversé le vase ?
- Non, mais …. il a sorti toutes les fleurs du vase et en a fait des confettis !
- Bon, je vois que le gaver ne sert à rien, en tout cas surtout pas à lui embrumer le cerveau puisqu’il continue les mêmes bêtises.
- Je crois qu’il est à l’égal de son maître …. n’est-ce pas Greg ?
- Ha ! ha ! ha ! Olya tu déchires ! …. toi aussi ! .... Je passe un petit coup d’aspirateur, je fais couler le café en même temps, et on passe au salon, si tu veux bien ?
- O.k. ça marche pour moi !
Assis sur le canapé, nous passâmes un long moment à discuter de choses et d’autres, puis subitement, je m’étais redressé, comme pour annoncer la venue d’une question importante. Olya, surprise, s’arrêta net, me regarda et dit :
- Oui Greg, eso pasa !
- Désolé, je ne voulais pas t’interrompre, mais là, subitement m'est revenue en mémoire la question que je voulais te poser !
- Ne te gênes pas, pose la ta question !
- D’accord, …. c’est en rapport avec un piano !
Rire
- Tu vois ce que je veux dire ? …. l’autre jour, c’est vrai, je le reconnais, je ne captais pas ce que tu me racontais, je suis désolé, peux-tu me remémorer ce passage, s’il te plaît ?
- Comme tu me le demandes gentiment c’est d’accord, mais tu noteras au passage que c’est à caractère exceptionnel !
Rire
- Je joue du piano depuis une dizaine d’années et je ne savais pas si je devais en faire mon métier, vu que j’adore le piano, ou bien continuer mes études d’avocate !
- Voilà, et ma question, ce fameux jour, quand ton cerveau était dans les limbes, c’était, que ferais-tu à ma place ?
Je me mis à me gratter la tête et à écarquiller les yeux en me pinçant les lèvres pour bien lui faire comprendre que même en sachant la question je me retrouvais dans l’impossibilité de lui répondre. Elle continua sur sa lancée :
- Si tu veux m’entendre jouer du piano, c’est très facile, tu viens à la maison. Moi j’habite encore chez papa et maman et ça me donnera l’occasion de te les présenter !
Elle regarda sa montre et poursuivit :
- Oups, vu l’heure, je pense que la séance cinéma de ce soir est à oublier !
Nous étions tellement absorbés par nos récits, commentaires, explications, que nous n’avions même pas vu le temps s’écouler. Nous étions bien.
Olya prit congé et, sur le pas de la porte se retourna, me regarda dans les yeux et me dit en souriant :
- J’aime ton chez-toi, c’est très agréable, y a même de la place pour deux, rappelle-moi vite !
Elle dévala l’escalier et disparut dans la nuit.
Je m’assis à côté de Taraz, le pris dans mes bras, le serrai fort contre mon torse et lui chuchotai dans l'oreille :
- Tu vois, c’est ce que j’aurais du faire avec elle, mais ça viendra, faut juste me laisser un peu de temps ! .... De toute façon mon petit Taraz je crois qu’elle a une idée derrière la tête que cela ne m’étonnerait pas ! .... Elle m’apprécie, peut-être même plus, qui sait, depuis le temps que l’on se côtoie, elle a du prendre ses repères, me juger, m’analyser, comme le font toutes les filles ! .... Moi tu vois, je la trouve très agréable, une fille comme j’aimerais en avoir une, mais bon, attendons, ne soyons pas pressés mon bébé, mais toi, du moment que tu as ta gamelle pleine, le reste ne te dérange pas vraiment.
Je venais de passer l’une des plus agréables soirées de ces dernières années et certainement la plus importante. C'était celle qui allait changer ma vie. Après son départ je n'avais souhaité qu’une seule chose, pouvoir la renouveler, encore, encore et encore.

Chapitre V


Les jours suivant cette soirée, furent le signe annonciateur de notre rapprochement. En effet, toutes les occasions étaient bonnes pour nous téléphoner, nous rencontrer et prendre un café, un dessert, ou une pizza.
Me sentant toujours et encore réservé, Olya prit les devants, elle devint plus directive avec moi.
Et c’est ainsi qu’un soir, attablés dans notre cher café des Champs, Olya me balança :
- Greg ! …. J’aimerais te présenter à mes parents ! .... Depuis le temps que je parle de toi ils ont l’air de t’apprécier …. enfin d’apprécier ton comportement, c’est déjà pas mal, eux qui sont si difficiles.
- D’accord Olya, de toutes façons si je dis non, cela sera mal perçu, alors je n’ai pas le choix …. si je comprends bien ?
- On a toujours le choix Greg, il y a des choix de cœur contraires aux choix de la raison et vice versa, mais quand les deux vont de paire, pourquoi hésiter !
- C’est vrai, tu es mon cœur et ma raison de te dire oui ma chère Olya !
Oups ! Elle m’avait tellement bien tendu la perche que moi je l’avais attrapée des deux mains. Voilà que je me mettais même à faire des déclarations voilées, des sous-entendus. Cela me changeait de mes réserves et je ne fus pas le seul à être surpris de ce que je venais de dire.
- Eh bien ! …. Greg ! Je ne m’attendais pas à une telle déclaration, mais si tu es sincère j’aimerais profiter de l’occasion pour te demander si tu es d’accord de sortir avec moi ? .... Cela fait plusieurs semaines que ça me trotte dans la tête, j’aime être avec toi, j’aime ce que tu dis, j’aime ce que tu fais, j’aime comme tu penses, j’aime comme tu agis, alors ? …. Moi j’en ai très envie !
- Heu ! Là Olya, c’est toi qui fais une déclaration, une vraie de vraie, purée de purée je croyais que ce rôle était dédié aux mecs ?
- Peut-être, mais là je te sentais un peu trop coincé, alors je ne fais que t’aider, tu en conviendras ? …. Greg ! réveille-toi ! …. alors ?
Avec son grand sourire, elle m’avait, en quelques mots, transformé en Marmande, la plus grosse et la plus rouge des tomates que je connaissais.
Impossible de me retrancher derrière le cinquième amendement, je ne suis pas en Amérique. Le piège venait de se refermer sur moi, mais dans le fond, ne suis-je pas également l’instigateur de mon propre piège, n’ai-je pas moi aussi donné tous les arguments à Olya nécessaires à cet état de fait ?. Trop tard pour une analyse cartésienne, une réponse était attendue et il me fallait la donner, maintenant.
- Olya …. Olya …. J’aurais voulu être le premier à te poser cette question ! .... Me pardonneras-tu de ne l’avoir fait ?
Elle se leva, s’approcha de moi, me prit le visage dans ses deux mains, et me posa un tendre baiser sur la bouche.
- Je suis heureuse de pouvoir te présenter à mes parents, non plus comme un simple copain, mais comme celui que j’aime, car je t’aime Greg !
Elle a failli me faire verser une larme sur ce coup là.
- Moi aussi je t’aime Olya, et cela ne date pas d’hier, mais je ne savais pas de quelle façon tu allais le prendre, alors je me suis mis un peu en réserve, et maintenant je suis …. soulagé …. oui, soulagé, car j'avais fortement souhaité cet instant !
Nous avons descendus les Champs Elysées, main dans la main, et pour la première fois, tout nous semblait beau, magnifique, grandiose, exceptionnel.
Mes copains comprirent très vite la raison pour laquelle je les délaissais de plus en plus. Et loin de me faire des reproches, ils me disaient :
- C’est la vie ! .... Chacun de nous finira ainsi, et c’est tant mieux ! .... Pourvu que l’on reste amis, amis pour la vie et le reste n’a aucune importance !
Ils avaient raison, l’amitié, ce sentiment de sympathie qu’une personne éprouve pour une autre est certes à mes yeux, le cordon ombilical qui nous lie.
Les jours passèrent et Olya m’annonça la rencontre prochaine avec ses parents. Il eut été préférable qu’elle me l’annonça le jour même, car depuis cet instant, je passais mes heures, mes minutes, à me demander ce que j’allais bien pouvoir leur raconter. « Assez difficiles » qu’elle m’avait dit un jour. Ce n’était pas fait pour m’encourager, mais je savais qu’elle serait là, qu’elle me tiendrait la main, ou la taille, ou les deux, bref elle sera là et c’était bien ainsi.
Néanmoins, cela devenait une nécessité, une obligation, comme le passage d’un péage, car ses parents lui refusaient le droit de venir cohabiter avec moi tant que cela ne se serait pas produit. Je les imaginais en couple de la vieille école, protégeant leur fille comme un trésor. Peut-être que si j’avais une fille comme elle, mon instinct protecteur me ferait agir comme eux.
J’étais loin de m’imaginer que la description physique et intellectuelle que je m’étais faite de ce couple serait si criante de vérité. Lui, la cinquantaine bien sonnée, grand, bien portant, grisonnant, directeur de banque, avait un regard inquisiteur. Direct dans ses questions. L’habitude d’interroger des clients je suppose. Elle, petite, fin de la quarantaine, menue presque chétive, paraissait bien discrète à ses côtés. Silhouette parfaite, un modèle de mannequin dans sa démarche et son comportement. Je la verrais bien faire les premières pages du magazine Elle. Robert et Irina, couple parfait, presque mythique.
Olya me regarda et me dit :
- Mon chéri, je te laisse entre les mains de mon père, je vais vite chez le teinturier avec ma mère récupérer un pantalon !
La traîtresse, me laisser seul dans les mains de mon bourreau, j’en avais des picotements dans les genoux.
- Alors jeune homme un whisky le temps que ces dames fassent leurs emplettes ?
- Merci bien, mais je ne bois pas de whisky !
- Alors un pastis, une tequila, un gin ?
- Un gin, je veux bien ! .... Et si vous aviez du tonic pour accompagner ce ne serait pas de refus !
- Dans le frigidaire, jeune homme, il me semble que j’en ai !
Lui se prit une bonne rasade de whisky, un bourbon de 25 ans d’âge, d’après ce que je pus lire furtivement sur l’étiquette.
- Je vous fais le tour du propriétaire, comme ça vous serez un peu moins perdu !
Je le vis me sourire pour la première fois. Etait-ce sarcastique, ironique, ou tout simplement amical, difficile de le dire.
Ici, impossible de rester dans le couloir pour en faire le tour, les pièces se suivent, en enfilade. J’avais l’impression d’être dans un hôtel de luxe. Comparativement à mon appartement, j’estimais sa surface à celle d’un terrain de football, et le mien aux vestiaires.
De retour dans le salon-salle à manger, véritable hall de gare, nous prîmes place sur les canapés. Tout était en Louis XV, véritable œuvre d’art, à l’époque. Moi je suis résolument tourné vers le moderne, c’est mon style.
- Alors jeune homme, on assure ?
En me voyant écarquiller les yeux il se reprit :
- Enfin je voulais dire on assure les gens ? .... Métier difficile que celui d’assureur ?
- Non, pas vraiment ! En fait je ne fais pas de l’assurance aux particuliers, mais en entreprises, c’est plus facile et ça rapporte plus aussi !
Je sentais débouler les questions pièges, genre celles qui lui assureront que sa fille aura une vie sereine. La porte s’ouvrit, enfin de retour, sauvé par le gong, pour quelques instants du moins.

Chapitre VI


Rapidement nous passâmes à table. Très peu de mots échappèrent de nos bouches. Situation d’un autre siècle, vieille bourgeoisie, pas de télévision en marche, pas de radio. Bien qu’oppressante, cette situation tournait à mon avantage, pas de questions donc pas de réponses. J’en fus quitte pour passer un agréable moment, mais je guettais l’arrivée du café, encore quelques minutes et ce sera chose faite. Je prophétisais une avalanche de questions, un déshabillage en règle, je sentis de nouveau cette sensation horrible d’appréhension qui vous parcourt la colonne vertébrale.
Olya s’assit à côté de moi, me prit la main, me sentant un peu perturbé. Miracle, je me souvenais qu’à son invitation c’était l’un de mes désirs. Tout de suite ce fut le réconfort. Son père me regarda et me dit :
- Jeune homme !
Puis il réfléchit quelques secondes :
- Ma fille poursuit ses études actuellement et elle m’a laissé entendre son souhait de venir vivre avec vous !
Oups ! Première nouvelle, on en n’avait jamais parlé ensemble, juste une allusion de temps à autre et je sentis sa main serrer la mienne de plus en plus fort. Il poursuivit :
- Vous comprendrez que je ne peux accepter qu’elle soit à votre charge, ce ne serait pas normal et je ne peux l’envisager !
Le tocsin se mit à carillonner dans ma tête. Hiroshima mon amour tu viens de faire une nouvelle victime. Ma gorge se noua, et bien que je ne m’attendais pas dans un premier temps à l’annonce que sa fille allait vivre avec moi, la seconde annonce m’ébranla. Olya réagit aussitôt :
- Mais papa !….
Son père lui emboîtant la parole :
- Olya …. Ma chérie, laisse-moi terminer, s’il te plaît !
Ce n’était pas un ordre, mais le contexte fut qu’elle le prit en ce sens.
- Donc …. Ta mère et moi, avons décidé que si ton désir est de rejoindre Grégorian …. Vous permettez jeune homme que je vous appelle Greg vu les circonstances ?
Encore traumatisé par l’annonce précédente je hochais simplement de la tête incapable d’ouvrir la bouche.
- C’est parfait !
Dit-il.
- Eh bien, je poursuis ma chérie, nous avons donc décidé de subvenir à toutes les dépenses que tu engagerais comme si tu étais encore à la maison, afin que Greg n’en subisse pas le contre-coup, jusqu’à ce que tu commences ton travail d’avocate !
Noël sur Hiroshima, du jamais vu, elle en avait les larmes aux yeux. Je la pris dans mes bras et la serrai fort contre moi, surtout pour ne pas montrer l’émoi qui envahissait mon visage. Je me suis senti soudainement ridicule de toutes les pensées subversives qui m’avaient traversées l’esprit à l’instant de ses propos.
L’atmosphère devint super légère, tout le monde avait le sourire aux lèvres, et son père, sacré Robert, lui qui avait réussi en si peu de temps à me déstabiliser, me raconta sa jeunesse, sa rencontre avec Irina en Yougoslavie lors d’un séjour balnéaire, leur mariage, la naissance d'Olya.
Bref, trop content de voir sa fille heureuse, il en avait même oublié de me poser des questions. Puis soudain il me dit encore :
- Je sais beaucoup de choses à votre sujet, Olya est un livre ouvert, et tous les jours nous avons droit à plusieurs chapitres !
Il se mit à rire.
- Et quand elle n’a pas de nouveauté, elle nous ressasse d’anciens chapitres, à tel point que je pourrais vous prendre pour mon fils !
Ce fut le fou rire général, mais, Olya avait le regard de la petite souris qui cherchait son trou pour s’y cacher.
Voilà comment, quelques jours plus tard, Olya m’annonça sa venue, et, pour ne pas perturber mes habitudes, me proposa de venir chaque soir, après ses cours, préparer le déménagement, et surtout choisir l’endroit où elle allait mettre toutes ses affaires.
J’en profitais pour prévenir tous mes copains. Leur annoncer la bonne nouvelle, celle de la venue d'Olya, ma chérie, mon amour, mon rêve, puis la mauvaise nouvelle, plus de sorties, enfin que de manières épisodiques, bien que Olya m’avait prévenu : « que cela ne change rien pour toi », mais que par respect je ne pouvais accepter.
Alors Alain, le meneur de la bande, la terreur intellectuelle du groupe, proposa immédiatement de faire une super soirée. L’enterrement de ma vie de garçon.
- Mais ce n’est pas un mariage, Alain !
- On s’en fout Greg, on fait comme !
Toutes les occasions pour ce larron étaient bonnes à prendre pour faire la fête. Et celle-la par-dessus tout. Il nous entraîna de caveau en caveau, criant :
- Ce soir c’est la fête ! mon meilleur pote s’est fiancé !
- Mais non Alain, pas encore, pas encore !
- On s’en fout !
Lançait-il,
- On s’en fout !
Puis dans les caveaux suivants, toujours la même rengaine :
- Ce soir c’est la fête ! mon meilleur pote s’est fiancé !
J’avais beau lui secouer la manche en disant :
- Arrête, Alain, arrête, pas encore !
Il répétait :
- On s’en fout .... On s’en fout !
Et pour finir, car là, je sentais que nous avions dépassé les limites du raisonnable, que nous plongions dans l’intolérable et ne voulant pas me retrouver dans des vomissures alcoolisées, je le pris par la main et lui dis :
- Bon je pense que cette nuit on a explosé nos limites .... Viens on rentre, je te ramène chez toi !
Et il me bredouilla tant bien que mal :
- On z’en vout, on z’en vout, mon bode z’est marié !
- Oui, eh bien ne vomis pas sur ton 'bode' ! Ok ?
Une fois ramené chez lui, il ne me restait plus qu’à rentrer chez moi, les autres copains nous ayant quittés les uns après les autres à chaque changement d’endroit. Je pense que je devais tituber, car le regard de certains passants se faisait insistant. Mais qu’importe à 3 heures du matin, je me suis dis que dans la nuit tous les chats sont gris.
Et voilà comment, après une nuit bien agitée, je me suis retrouvé avec une gueule de bois mémorable.
Olya eut vaguement quelques échos, mais ne me posa aucune question. Son seul désir était d’emménager le plus rapidement possible. Elle décida de le faire le week-end suivant, ce qui me laissa toute la semaine pour digérer cette virée nocturne.
Le samedi suivant, à 9 heures précises, la sonnette retentit.
Je regardais Taraz et dis :
- A partir de maintenant il faudra que tu saches compter jusqu’à trois, et n’oublie pas de dire maman !
Quand j’ouvris la porte, Olya se trouvait face à moi, derrière elle, mal caché, un couple que je reconnus aussitôt, ses parents.
- Entre ma chérie, tu es chez toi ! …. Entrez, entrez !
Fis-je.
Olya me prit dans ses bras et ne me lâcha plus. Sa mère me fit un signe et rentra dans la cuisine. Son père, qui portait deux valises, avança, me fit un clin d’œil en me disant « C’est beau l’amour ». Il les déposa et me serra vigoureusement la main.
- Je vais vite chercher les deux cartons qui restent dans la voiture !
Dit-il en se détournant précipitamment.
Sa mère sortit de la cuisine et nous regarda :
- Tu seras bien ici mon ange !
Fit-elle à Olya
- Soyez heureux !
Son père, essoufflé, déposa deux énormes cartons, regarda subrepticement mon appartement et dit :
- Pas mal, je craignais le pire, mais vous serez bien ici, je m’en réjouis pour vous deux .... Sur ce, je suis désolé, mais nous devons prendre congé de vous .... De toutes façons vous avez d’autres choses à faire !
Personne n’avait vu Taraz, et pour cause, il s’était caché sous le lit.

Chapitre VII


Après le départ de ses parents, Taraz remontra le bout de son nez, sniffant les valises, les cartons, le sol et même l’air ambiant encore chargé du parfum d’Irina. Pour nous, une nouvelle vie venait de commencer.
Nous étions bien et les jours, les semaines passèrent sans que nous nous en apercevions. Un placement exceptionnel d’une assurance m’octroya une source de revenu inaccoutumée, agrémentée d’une prime pour l’occasion. Ayant déjà correctement géré nos besoins ménagers, je décidai de nous faire profiter de cette aubaine pour prendre des vacances. Olya acquiesça immédiatement.
- Ouah ! Nos premières vacances mon chéri, super !
Après avoir passé tant d’années dans le centre de Paris, je lui proposai immédiatement de nous tourner vers une petite location, appartement ou maison, à la campagne. Cela nous changerait du brouhaha quotidien ainsi que des effluves persistants de gazole et autres polluants que nous accumulions dans nos poumons. Ne trouvant rien d’intéressant dans les catalogues des agences, je me tournai vers les particuliers. L’un d’eux me proposa une petite maison, très ancienne, dans la vallée de Chevreuse face au parc régional. Pour une première, ce sera une bonne expérience, d’autant plus que n’étant pas trop loin de Paris, nous serions immédiatement de retour si le besoin s’en faisait sentir.
Les derniers jours qui nous séparaient du départ furent détestables. Nous avions l’impression que leur durée augmentait journellement.
- Bah ! Fis-je. Nous apprécierons d’autant plus nos 15 jours de vacances !
Le propriétaire nous l’avait annoncé comme étant un endroit exceptionnellement calme, pittoresque, plein de charme, un endroit rêvé pour jeunes mariés.
- Pas encore mariés ! Non pas encore !
Je ne sais pas combien de fois je vais devoir le répéter. Mais bonne nouvelle, en dehors du baratin classique des personnes qui cherchent à louer leur maison, il m’informa que les animaux étaient admis. Génial, ce sera également les premières vacances de Taraz. Mais va-t-il seulement s’en apercevoir ? Je vais quand même demander à mon vétérinaire quelles sont les précautions d’usage. Je n’aimerais pas que mon compagnon en fasse les frais, que ce voyage le traumatise ou qu’il m’en veuille de l’avoir transbahuté vers un endroit inconnu.
Bon ensuite ce sera la liste des affaires à emmener et des dernières courses à effectuer avant le départ. Je pense m’être dressé cette liste afin de faciliter notre départ, mais quand Olya la vit, elle ne put s’empêcher de se moquer.
- Chéri, t’es le roi de l’organisation. C’est comme ça que tu fais aussi les courses. On dirait que tu prépares le Paris - Dakar !
- Oui c’est c’la, c’est c’la, moque-toi de moi, t’as raison, en attendant ce n’est pas moi qui risque d’oublier quelque chose.
- Je te charriais mon chéri, mais tu avoueras que si tu oublies quelque chose tu n’auras pas l’air malin !
- Tu as raison, je vais potasser ma liste !
J’étais heureux, nous nous entendions à merveille et même dans des échanges verbaux, fussent-ils acerbes, c’était toujours avec beaucoup d’humour, d’amour et de tendresse.
Je voulais faire la location d’un véhicule pour l’occasion mais Irina nous prêta son coupé Mercedes. Certes pas très pratique pour les vacances, mais pour la circonstance, tellement moins cher que je n’ai pas hésité à accepter.
- Juste un petit souhait, ne m’en ramenez pas deux ! Dit-elle en rigolant.
De toute façon je me mettrai hors de cause, car c’est Olya qui prendrait le volant. A chacun sa responsabilité, moi c’était l’organisation et l’intendance.
Quand je voulus dresser le plan du trajet je me rendis compte qu’il n’y avait que trente-trois kilomètres à parcourir.
- Mouais ! Ce n’est vraiment pas à l’autre bout du monde, ce parc !
Olya m’entendit et s’esclaffa en me disant :
- Tu prévois une étape dans ton Paris - Dakar ?
- Bof, je sais que les organisateurs sont toujours critiqués, alors ne te gêne pas, ma chérie, faut que je m’y habitue !
Quand nous arrivâmes dans la vallée de la Chevreuse, je pus constater que le propriétaire n’avait pas autant exagéré que je l’avais imaginé. C’est incroyable comme à quelques kilomètres de Paris le dépaysement est total et radical. Nous mîmes à profit la traversée du village pour prendre nos repaires.
- Ah ! Une boulangerie …. Une épicerie …. Un coiffeur …. Coiffeur on s’en fout …. Un café …. Un PMU …. On s’en fout …. Bon, maintenant faut trouver la maison …. Près du parc, il a dit …. Prends à drooooiiiite …. C’est là …. Excellent …. Face au Parc …. Ouah ! Admire !
- Je vais vite récupérer les clés chez la voisine, c’est ce que m’a demandé le proprio !
« C’est une dame d’un certain âge, faut insister sur la sonnette » M’avait-il dit.
En effet, pour être d’un certain âge elle l’était, si ridée que je la voyais même centenaire.
- Des jeunes ! C’est bien, mais ne faites pas la fête à côté, je vous ai à l’œil ! Me dit-elle avec le sourire.
De retour à la voiture je dis :
- Alors, première chose, mettre Taraz dans la maison pour qu’il prenne ses repères, conseil du véto ! …. Ensuite tu vides la voiture …. Mais non, je rigole, t’as conduit, t’es sûrement fatiguée, je vais le faire !
Olya, les yeux grands ouverts, me rétorqua :
- Avec toi, pas besoin d’aller au cirque …. C’est séance permanente ! Bon, allons voir cette demeure …. A première vue, elle n’a pas l’air aussi grande qu’il l’a annoncé, mais ce n’est qu’une impression !
- Evidemment, ma chérie, tu as l’habitude chez tes parents d’avoir au moins cent mètres carrés pour une cuisine !
- Mais non, mais non, pour preuve, je me contente bien de ton appartement, et ça me suffit largement !
- Attends, je pousse la porte d’entrée et l’on verra tout de suite !
Ce fut une surprise en effet, la maison, étroite de façade, ne laissait pas présager d’une construction en profondeur. L’entrée donnait directement dans la salle à manger qui cachait le salon ainsi que la cuisine. Un petit escalier en pierre menait au premier étage dans une grande chambre à coucher avec salle de bain, et au bout de l’étage, une double porte donnait sur une terrasse qui surplombait un petit jardin.
- Génial, Taraz sera super content, il a de la place et le petit jardin fermé est parfait …. Olya …. Olya, c’est super, je vide la voiture et on va faire un petit tour dans le village ?
- D’accord mon chéri, je te donne un coup de main, ça ira plus vite, mais d’abord il faut que je déballe les affaires …. La cuisine m’a l’air sympa également …. Et au premier c’est comment ?
- Au premier c’est très grand, moi j’adore, vas vite y faire un tour avant que l’on sorte !
- Eh bien pendant que je visite le premier étage jette un œil au salon, il y a une superbe cheminée ! On pourrait y faire rôtir un cochon entier !
Pendant ce temps, Taraz courait dans tous les sens, reniflant, humant toutes les odeurs laissées par les précédents visiteurs.

Chapitre VIII


Olya redescendit ravie de ce gîte douillet, me prit par la main et me dit :
- Allez viens, on va faire un petit tour dans ce patelin. On se prend un sandwich et ensuite on va faire un grand tour dans le parc !
- C’est une proposition qui me parait bien sympathique ! Et puis ce soir, on dormira bien après cette balade !
Arpentant les ruelles pittoresques, nous voilà tous les deux étonnés de la qualité de vie de ces ruraux. Le regard interrogateur presque voyeur des commerçants à notre encontre me dérangea fortement, mais peut-être n’était-ce qu’un juste retour des choses puisque nous le faisions aussi. Ils devaient se dire : « Tiens ! De nouveaux touristes » et cela pouvait justifier cette curiosité soutenue.
En parcourant les chemins du parc, je sortis une documentation sur la Chevreuse que je m’étais imprimé et m’inspirais du vécu historique de la région. Olya chantonnait :
- Promenons-nous dans le bois …. Quand le loup n’y est pas !
- Olya je te préviens, si le loup se pointe, je détale comme un lapin !
Dans un grand éclat de rire nous avons traversé une petite clairière. Soudain face à nous, un cerf majestueux apparut. Il nous observa puis il s’en alla, d’un pas régulier, en nous dévisageant. Touristes nous étions devenus intrus à son égard. Mais quel spectacle magnifique. Cela nous laissa bouche bée sur la beauté de cet évènement et de ce lieu.
Puis, toujours documents à la main, j’entrepris d’en faire la lecture.
- C’est incroyable Olya chérie, cet endroit recèle de nombreux sites archéologiques, préhistoriques, celtes et gallo-romains ! Il semblerait même que les carrières ont fourni les pavés de grès des rues de Paris !
- Et il n’y a rien sur le château que l’on aperçoit sur les hauteurs ?
- Si, si, attends, ils disent que c’est le château de la Madeleine et qu’il fut construit au milieu du XIe siècle. On pourrait le visiter demain ?
- Demain ? …. C’est une bonne idée, après une bonne nuit de sommeil !
De retour devant la maison, Olya me fit une grande révérence en me disant :
- Si Monseigneur veut bien ouvrir son logis seigneurial !
- Je peux pas !.... C’est toi qui a les clés !
- Ah ! Zut c’est vrai !
- Chut !!! Ne rions pas trop fort sinon mémé va nous gronder !
Il ne nous en fallait pas plus pour voir les larmes de rire perler sur nos joues.
Olya s’endormit immédiatement. Ne trouvant le sommeil je décidai de m’installer devant la cheminée. Olya avait raison, cette cheminée accepterait facilement un cochon à la broche. En m’approchant, je m’aperçus que les pieds-droits joliment ouvragés supportaient le manteau de la cheminée au centre duquel était sculpté un écusson armoyé. Puis je me dis : « Assez rêvassé, au dodo, c’est plus que l’heure ».
Trois heures s’écoulèrent quand un bruit sourd me sortit de mon sommeil. Mon premier réflexe fut d’aller à la fenêtre. De là, je pus observer des personnes qui déambulaient torches à la main, vêtues de je ne sais quoi, enfin vêtues bizarrement, car la nuit ne prête pas à ce type d’observation. L’une d’entre elles s’approcha, leva son bras et grâce à sa lanterne je pus cette fois-ci distinguer sur sa tête un bonnet rouge. Je retournai me coucher en pensant que les gens du coin avaient vraiment une dégaine hors du commun.
Le lendemain matin :
- Bonjour ma chérie ! Tu as sûrement bien dormi vu que les bruits ne t’ont pas réveillée !
- Quels bruits ?
- Cette nuit ! Dehors ! Des personnes qui se baladaient avec des lanternes !
- Des torches tu veux dire ?
- Non des lanternes, j’en suis certain !
- Tu sais Greg, dans un milieu rural ils n’ont peut-être pas d’autres moyens, et puis à proximité du Parc, vas savoir, ils surveillent …. Parle-moi plutôt du château que nous allons visiter !
- O.k., donc ce château, occupé par les Anglais pendant la guerre de Cent Ans représente un enjeu disputé au cours du Moyen-âge. Au XVIe siècle, la baronnerie de Chevreuse est érigée en duché par François Ier pour sa favorite Anne de Pisseleu. Ensuite Louis XIV acquiert le château et le cède aux Dames de Saint-Cyr. On en apprendra sûrement un peu plus là-bas !
- Eh bien on est parti !
Nous avons passé la journée au château et sur ses contreforts. Au retour, la maison nous sembla bien petite. Taraz ne se préoccupait pas de nos interrogations, il miaulait comme un fou, sa gamelle était vide.
- Ca vient mon bébé, calme-toi ! .... Je n’arrive pas à imaginer comment ils vivaient à cette époque, ce devait être grandiose, avec tous ces fastes !
Olya me regarda, sourit et dit :
- Grandiose ou pas, c’est l’heure du dodo ! Et ne te lève pas à chaque fois que tu entends un petit bruit !
- C’était pas un petit bruit Olya, et je me rappelle un truc bizarre, le gars qui s’est approché avec sa lanterne, il avait un bonnet, tu sais comme à la révolution, un bonnet rouge, rouge j’en suis sûr, sûr, sûr !
- Mon petit Greg viens te coucher, ça ne t’arrange pas de passer une journée dans un château, tu délires complet le soir ! Encore cinq minutes et tu me fais une révolution grandeur nature !
Elle éclata de rire.
- Je suis d’accord avec toi, en plus c’est vrai en pleine nuit je ne peux pas affirmer que c’était un bonnet ! La prochaine fois je leur demanderai d’aller jouer ailleurs !
Je suis surpris de voir la facilité d’Olya à s’endormir aussi rapidement. L’air de la campagne, sûrement. Je me demandais même si elle avait entendu la fin de ma phrase. C’est en la regardant dormir que les images et les questions de la journée s’estompèrent et que je m’assoupis.
Soudain le même bruit sourd que la veille me fit sursauter. Olya dormait, d’un sommeil profond, angélique. Je me levai doucement et me dirigeai vers la fenêtre. Saperlipopette, de nouveau cette bande de fouineurs, mais que cherchaient-ils à la fin. Je les trouvais plus nombreux cette fois, certains avaient de longs, très longs bâtons en main. Impossible de mieux les distinguer, il faisait trop sombre et le village n’avait pas d’éclairage public.
Je décidai de descendre et me poster derrière la fenêtre de la salle à manger. Là, je serais en mesure de mieux les voir et peut-être comprendre ce qui se tramait dehors. L’un d’eux s’approcha et me pointa du doigt. C’en était de trop, que voulait-il par ce geste ? En pyjama, je me dis que cette tenue n’était pas indécente et que la nuit aidant ils n’y prêteraient guère attention. J’ouvris la porte et allai à la rencontre de celui qui m’avait pointé du doigt.
- Bonsoir, puis-je savoir ce qu’il se passe ici en pleine nuit ?
Il me regarda et d’un air arrogant me dit :
- Citoyen ton nom ? …. Ton nom Citoyen ?
Je lui répondis sur le même ton :
- Ta seule politesse est de me demander mon nom ?
Puis il redit d’une forte intonation :
- Ton nom Citoyen ? Ton nom vite !
- Grégorian si cela peut te calmer !
Puis à quelques mètres de là, j’entendis une voix dire :
- Oui, lui il en est, il en est !
Ces mots à peine prononcés, quatre grands gaillards, charpentés comme des déménageurs, me tombèrent dessus, me ligotèrent pieds et poignets, et me jetèrent sur une charrette en bois.

Chapitre IX


Ce qui me surprit de suite fut qu’à part le petit pâté de maisons mitoyennes où l’on séjournait je ne reconnus plus rien. Tout était différent. Je mis ça sur le compte de l’émotion.
- Je peux savoir ce qu’il se passe ? Je peux savoir où vous m’emmenez ?....
- Citoyen tu parleras quand je te l’ordonnerai ! Me répliqua-t-il d’un ton arrogant.
Je me mis à hurler :
- Mais arrêtez ! …. Vous êtes fous ! …. Qu’est-ce qu’il vous prend ? …. Relâchez-moi immédiatement ! …. Au secours ! Au secours !
Celui qui semblait être le chef de la bande désigna du doigt l’un de ses compagnons et lui dit :
- Toi ! Bâillonne le citoyen Grégorian ! Vite ! Vite !
L’homme se précipita sur moi et ses mains velues passèrent autour de mon visage une sorte de chiffon imprégné d’une odeur nauséabonde que je ne sus décrire, mélange de vinasse et de sueur âcre. Ce mariage infect me donnait une envie de vomir. Puis se penchant sur moi, me regarda dans les yeux et me dit :
- Bouge encore citoyen et je t’assomme !
Je dus retenir ma respiration, car son haleine fétide allait terminer ce que le chiffon m’avait provoqué. Je pus voir, pendant ce bref instant, que l’homme ressemblait à un vagabond, pas rasé et édenté des incisives ce qui le faisait postillonner à chaque mot. Son visage était parsemé de balafres et ses vêtements dégageaient une odeur putride de mort. Cela suffit à me terrasser d’effroi. Sa tête était recouverte du même bonnet rouge. Je pus également constater que les longs bâtons que pointaient certains de ces hommes vers moi étaient ornés d’une pique en fer. C’étaient des hallebardes.
Ma tête enfla de questions. « Qui pouvait se promener de nos jours avec une hallebarde ? C’est complètement dingue, je suis dans un cauchemar ou quoi ! » Soudain un autre corps fut jeté à mes côtés, lui aussi pieds et mains liés, mais il avait le visage complètement recouvert d’un tissus sur lequel une trace noirâtre apparaissait. Je compris par la suite que cette trace n’était que du sang car elle recouvrit bientôt tout le tissu. Le pauvre homme, ils ont du le frapper sévèrement au visage. Mais pour quelle raison ? Cela aurait pu également m’arriver.
L’un d’eux s’écria :
- C’est bon …. On y va …. Le compte est bon !
Et la carriole tirée par un cheval s’ébranla.
A nouveau les questions affluèrent dans mon cerveau. Quelle catégorie de truands de notre époque pouvait agir de la sorte ? Avec si peu de moyens qu’ils n’ont même pas de voiture mais une charrette en bois tirée par un cheval ? Et leurs habits, des loques, sauf un, celui qui les dirige. Et leurs armes, des sabres, des piques, des fusils à baïonnettes, des mousquets, ce n’est pas possible, ils tournent un film sur Napoléon ?
La carriole se dirigea vers la forêt puis nous empruntâmes des chemins de terre. Chaque bosse chaque ornière nous martyrisait le corps. Dans cette pénombre je pus distinguer des noctules tournoyant autour de nous comme des vautours. Je ne pus mesurer le temps qui passait car chaque minute me semblait être une heure. Je ne pus évaluer la distance parcourue car chaque mètre me parut un kilomètre. Après avoir traversé une bonne partie de la forêt le petit groupe d’hommes décida de s’arrêter dans une clairière. Ils détachèrent la charrette et la firent basculer. Je pus constater que nous étions cinq personnes recroquevillées sur le sol. Le plus costaud de ces brigands nous prit à tour de rôle par les épaules pour nous aligner un à côté de l’autre. Puis le meneur vînt à nos pieds, nous regarda et demanda à ce qu’on nous enlève les baillons sous garantie de ne dire mot.
Machinalement je regardai mon voisin, celui dont la tête avait été recouverte pour constater que son visage était tuméfié. Le sang qui avait imbibé son bâillon provenait de son nez cassé ainsi que de sa bouche. Il me regarda, se mit à gémir et à toussoter.
Un homme, surnommé ‘la poule’ à cause de son rire, s’empressa de réaliser deux feux. L’un à côté de nous, pour mieux nous surveiller, l’autre à une dizaine de mètres où le reste de la troupe s’agglutina.
Profitant de ces instants exceptionnels d’inattention, nous engageâmes la discussion.
- Qui êtes-vous …. Que se passe-t-il ici ? …. Où sommes-nous ? …. Où allons-nous ? …. Qui sont ces hommes ? ….
- Doucement citoyen, moins fort où ils vont te briser les os …. Moi c’est Jean, dit ‘Jean le petit’, royaliste, ainsi que mon frère Pierre ‘dit Pierre le gros’. Il n’a pu s’empêcher de crier ‘vive le Roi’ lors de notre arrestation et cela lui a valu une bastonnade !
- Mais ces hommes ? …. Qui sont ces hommes ? ….
- Doucement citoyen, je te le redis parle moins fort …. Ces hommes ce sont les massacreurs ! Il semblerait même que Billaud-Varenne substitut du procureur ait versé 24 livres pour leurs méfaits.
- Billaud-Varenne ? Je ne le connais pas monsieur Jean pourtant je suis parisien et vous parlez d’euros pas de livres ? N’est-ce pas ?
Jean sembla fort étonné de mes remarques mais n’y répondit pas et continua :
- N’emploie plus le terme de Monsieur, je te rappelle que dans les procès-verbaux de la Commune de Paris du 21 Août elle supprima, par un arrêté, les qualifications de Monsieur et Madame et y substitua celles de Citoyen et Citoyenne.
- Quoi ? …. Mais attendez les médias, la télévision, la radio, personne n’en a parlé !
Pourtant c’était il y a un mois !
L’un des captifs jusque-là muet dit :
- C’est un fou ! Ecoutez son langage incompréhensible …. C’est un fou je le savais …. Tais-toi, on ne comprend tes mots et on a assez d’ennuis !
Puis ce fut Jean qui reprit la parole :
- En effet ! Tes mots sont bizarres ! Ne tiens pas ce langage aux autres si tu tiens à la vie !
- Pour l’instant c’est moi qui ne trouve pas de sens à ce que vous me racontez …. Je vois une bande de brigands, de terroristes …. Et nous cinq prisonniers ! Je n’en connais toujours pas la raison ! Je n’ai rien à voir avec ces gens là !
- Tu es royaliste et ça leur suffit !
- Comment ça je suis royaliste ? Bien sûr que non ! Il n’y a même plus de roi de nos jours !
- C’est un fou ! C’est un fou ! Faites-le taire !
- Toi qui me traite de fou qui es-tu ?
- Je suis Louis ‘le cordonnier’ mais ne m’adresse pas la parole car tu es fou ! Tu es un fou !
- Non je ne suis pas fou ! Je ne comprends toujours pas ce qu’il se passe ici !
Jean me posa la main sur la bouche et me dit :
- Toi qui vis à Paris tu n’es pas au courant de toutes ces choses …. Cela m’étonne ! Pourtant tu devrais savoir que depuis l’arrestation de Louis Capet le 21 juin 1791 il n’y a que des problèmes …. Les Jacobins avaient décidés de soutenir le 17 juillet au Champ-de-Mars une pétition des Cordeliers qui proclamait l’abdication du roi et le remplacement du pouvoir exécutif …. La loi martiale décrétée par Bailly entraîna une fusillade et une cinquantaine de pétitionnaires fut tuée par la garde nationale !
- Le 21 juin ? Fusillade le 17 juillet ? Ne m’en souviens pas …. 1791 ? …. Quoi 1791 ? …. Comment ça 1791 ?
Louis ‘le cordonnier’ :
- C’est un fou je vous le dis, c’est un fou ! Faites-le taire !
Jean :
- En effet …. Il m’inquiète de plus en plus ce citoyen !
- J’ai ma chérie qui est restée à la maison …. Quand elle s’apercevra de mon absence elle préviendra la police …. Et là ça va chauffer ! Croyez-moi !
Jean se mit à rire :
- Pauvre homme ! Ceux-là opèrent en deux groupes …. Le premier enlève et le second vide !
- Comment ça vide ?
- Eh bien ! Ils prennent tous tes biens et si tu as laissé quelqu’un derrière toi ils en font leur affaire !
- Oh mon Dieu ! Olya ! Olya mon amour !
Je sentis le sol se dérober sous mon corps et perdis connaissance.

Chapitre X


Sous l’effet de quelques tapes prodiguées par Jean sur mon visage, je repris conscience. Tout de suite me revinrent mes dernières pensées. Olya !
- Qu’adviendra-t-il d’Olya ?
- Je ne sais pas mon ami ! Je ne sais pas ! …. Peut-être la même destination que nous ! Peut-être lui ont-ils pris la vie par égorgement ou décollation ! …. Je ne sais pas ! Pense plutôt à toi l’ami ! Les prochaines heures seront difficiles !
- Comment ça « difficiles » ?!
- Je poursuis mon récit puisqu’il semble que cela te soit …. Inconnu ! …. Donc …. A la suite de sa fuite de Varennes, Louis Capet dit Louis XVI est suspendu de ses fonctions pendant un mois. Le 14 septembre 1791 il jure fidélité à la nation devant l’Assemblée Constituante et devient le « Roi des Français » !
Si j’avais été plus assidu aux cours d’histoire je me serais souvenu de cet épisode.
Et poursuivant sur sa lancée :
- Le 10 août 1792 le Roi est accusé de trahison et rendu responsable de la désorganisation de l’armée. Furieux, les sans-culottes marchent sur les Tuileries, massacrent les gardes suisses, pillent le palais et la famille royale est conduite à la prison du Temple pour y être jugée ! …. Depuis, c’est la chasse aux royalistes et autres conspirateurs !
- Et ceux-là « des massacreurs » vous m’avez dit ?
- Oui ! Mais je voudrais juste te rappeler que depuis le début de la révolution ils ont imposé le tutoiement démocratique en remplacement du servile vouvoiement !
- D’accord …. Si tu veux, mais ça ne change en rien ma situation !
- C’est sûr ! …. Ceux-là, qu’on appelle ‘massacreurs’ ou ‘égorgeurs’ sont les pires hommes que je connaisse ! …. Suite à la fuite de La Fayette chez les Autrichiens le 20 août 1792, une rumeur laissait entendre que les prêtres réfractaires s’apprêtaient à massacrer les patriotes. La Commune décida de déclencher une visite domiciliaire le 30 août 1792. Elle commença avec l’arrestation et l’incarcération d’environ 3000 personnes de la capitale. Du 2 au 6 septembre 1792 une centaine de ‘massacreurs’ parcoururent les prisons et tuèrent environ 1200 personnes dans des simulacres barbares de jugements !
- Ca me glace le sang !
- Oui ! D’autant plus que le mouvement est implicitement approuvé par des personnes comme Couthon qui dit : « Le peuple continue à exercer sa souveraine justice » ou Morris « Les assassinats continuent …. Le temps est agréable » ou Danton « Nulle puissance n’aurait pu les arrêter » ou bien « Vox populi vox Dei c’est l’adage le plus vrai et le plus républicain que je connaisse » !
- C’est horrible !
- Voilà ! Tu comprends mieux maintenant que notre sort n’est pas enviable !
- Non, non, ce n’est pas possible, on n’exécute personne sans jugement ! On peut se défendre au tribunal !
- Mon ami, c’est un tribunal révolutionnaire …. Les accusés n’ont pas droit à la parole ça facilite le jugement !
Soudain le chef s’approcha, s’accroupit et nous dit :
- Citoyens, goûtez vos dernières heures de liberté …. Demain vous serez jugés et condamnés …. Et vous serez exécutés au lendemain !
Derrière lui l’un cria :
- Qu’on les pende !
Un autre :
- La guillotine ! La guillotine !
Un autre encore :
- Non ! Qu’on les égorge de suite ! Moi je le fais volontiers !
Tous se mirent à rire. J’avais l’impression de revoir un film d’horreur, le pire d’entre tous, celui qui vous arrache les tripes, celui qui vous glace le sang au point d’en avoir les mains froides.
Puis pris de panique je me mis à crier :
- Arrêtez bande de malades …. Je ne fais pas partie de votre film …. Je n’ai rien à voir avec vous …. Relâchez-moi tout de suite je veux rentrer chez moi !
Le chef désigna l’homme au gourdin :
- Toi …. Tu vois ce royaliste …. Pour chaque mot prononcé tu lui assènes un coup sur les membres ou le corps ! Et toi le royaliste …. Ton sort est déjà scellé …. Alors que tu meurs ici ou sur l’échafaud m’importe peu !
Après avoir vu la dérouillée qu’avait déjà subi mon voisin lors de son arrestation je me tus. Le chef s’assit devant nous, fit basculer l’énorme besace qu’il portait sur son dos et l’ouvrit. Il en sortit plusieurs feuilles qu’il tourna et retourna et désigna de son index un homme qui se trouvait à l’écart :
- Toi le forgeron …. Tu sais lire …. Viens et relis-nous cela !
Le forgeron s’avança en claudiquant, prit les feuillets dans ses mains et s’assit à proximité du feu, les tourna également dans ses mains et en commença la lecture :
- L’Assemblée nationale autorise son président le nommé Gensonné à nommer des commissaires pour aller, partout où ils le jugeraient nécessaire, promettre justice au peuple si longtemps trahi, et l’inviter à prendre lui-même les mesures nécessaires pour que les crimes soient frappés du glaive de la loi !
Je regardai Jean et lui demandai :
- Tu crois qu’au profit de la nuit je peux tenter de m’échapper ?
- Si tu veux mourir avant l’aube, aucun doute l’ami !
- Oui, ce n’est peut-être pas bien malin, en plus ils sont nombreux ! …. Et ce bonnet qu’ils ont sur la tête, ce bonnet rouge me rappelle quelque chose !
- Ah ! C’est le bonnet phrygien celui des sans-culottes, les patriotes comme ils les appellent !
- Oui je m’en souviens maintenant ! Mon dieu Olya ! Pourvu qu’il ne te soit rien arrivé, je m’en voudrais !
Cette pensée m’obsédait, je ne comprenais pas pourquoi j’étais sorti. Me faire prendre alors que ma seule faute fut la curiosité. Et si je n’étais pas sorti, peut-être auraient-ils fait comme ailleurs, pénétrer dans la maison et massacrer tout le monde. Je préfère espérer à l’instant qu’il ne lui soit rien arrivé pour me donner le courage de continuer de vivre les prochains moments. Pourtant je n’arrivais pas à me faire à l’idée que je venais de me retrouver à une époque antérieure de plus de 210 ans uniquement en franchissant le seuil de ma porte.
Et chaque fois que j’essayais de donner une explication rationnelle, Louis ‘le cordonnier’ me traitait de fou. Peut-être avait-il raison ? Je suis réellement fou ! Je ne trouve aucune autre explication que celle-là, oui je dois réellement être fou !
D’autant plus que vêtu de mon seul pyjama il m’était impossible de justifier mes dires à appartenir à une époque postérieure.
Et si ça se trouve, c’est un film. Mais si c’est le cas, pourquoi avoir réellement frappé Pierre jusqu’au sang ? Oui pourquoi lui avoir fracturé le nez ? Y a tellement de maquillages qui peuvent produire ces effets ! Et si tout ça était vrai ! Je n’osais encore y croire tellement la chose me paraissait irréelle. Et Olya, je la vois encore étendue sur le lit, comme si ces images s’étaient irrémédiablement gravées depuis le début de cet évènement.
Je regardais le ciel. Lui ne semblait pas avoir changé, les mêmes étoiles, la lune toujours là, elle aussi. D’ailleurs pourquoi aurait-elle disparue ? Sauf peut-être dans une dimension parallèle. Je me sentis bête d’un coup à échafauder ce genre de propos et c’est la voix du forgeron qui me sortit de ces pensées :
- Peuple souverain, suspends ta vengeance, la justice endormie reprendra aujourd’hui ses droits, tous les coupables vont périr sur l’échafaud !
Et bien sûr, dès qu’il s’arrêtait de lire, toute la bande de malfrats s’esclaffait. Cela m’énervait de plus en plus, mais il valait mieux ne rien dire, car l’homme qui se tenait à proximité en nous dévisageant d’un regard sournois et méchant aurait bien voulu nous faire goûter de son gourdin. Il n’attendait que ce moment. « Comment vais-je m’en sortir » pensai-je !
Les heures passèrent et le jour commença à poindre. Je n’avais pas fermé les yeux, pas un instant, mais je ne me sentais pas fatigué, j’avais les nerfs à fleur de peau.
On nous bâillonna à nouveau, on nous lia les poignets dans le dos et on nous jeta sur la carriole. Quelques instants après elle s’ébranla au son d’un « Hue ! » prononcé par l’un de ces hommes que l’on aurait pu croire préhistorique.

Chapitre XI


Tous ceux qui s’occupaient des basses besognes avaient vraiment une dégaine de moribonds. On les aurait dit sortis tout droit de la cour des miracles. Les autres, ceux qui étaient armés portaient des pantalons à rayures souvent rapiécés et des vestes très courtes sur la poitrine et longues derrière cachant des chemises imprégnées de transpiration. Vu l’état de saleté avancé dans lequel se trouvaient ces habits j’en déduisis qu’ils vivaient dehors depuis quelques temps déjà. Si leur travail était celui de faire la chasse et de capturer les royalistes alors ils ne seraient pas près de rentrer chez eux. Piètre consolation par comparaison à ma situation.
Le carrosse royal me martyrisait le dos. Chaque caillou, chaque creux, chaque bosse me faisaient souffrir. Mes compagnons d’infortune ne semblaient pas s’en émouvoir pour autant, certainement habitués depuis fort longtemps à ce type de transport. Ou alors pensaient-ils que cela n’était rien par rapport à ce qui nous attendait. Cette situation devenait de plus en plus pesante, et ce bâillon nauséabond me donnait qu’une envie, celle de vomir mes tripes et tout ce qui s’y trouve rattaché.
Enfin le soleil. Ces premiers rayons de la journée allaient nous faire du bien, bien qu’à la mi-septembre ce ne soit plus les grosses chaleurs. L’édenté puant déjà saoul se rapprocha de nous en tenant dans sa main une bouteille de vin et se mit à chanter « Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne » et les autres reprenaient en chœur « Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates on les pendra ! »
Si cette balade les rendait heureux, ces chansons me plongeaient dans l’effroyable réalité d’une destinée inconnue. « Je veux me réveiller, je veux me réveiller ! » pensai-je, mais les yeux grands ouverts me faisaient comprendre que j’étais loin de rêver. Je voyais sans cesse défiler la cime des arbres. Puis à un moment tout s’éclaircit, l’on venait de sortir de la forêt. Nous traversâmes une plaine et nous entendîmes au loin les bruits de la ville. Mais quelle ville, ou quel village ?
Il m’était impossible de situer l’endroit et bâillonnés comme nous l’étions, impossible de poser des questions. A l’approche des premières maisons la troupe se referma autour de nous comme pour nous protéger. Cela m’inquiéta encore plus. Peut-être avaient-ils peur que certaines personnes bien intentionnées viennent nous délivrer ?
Puis la carriole s’arrêta un bref instant. Une femme s’en approcha et nous dévisagea longuement. Je cherchais dans son regard un peu de compassion, un peu de pitié, en espérant qu’elle vienne à notre aide mais je vis que son regard s’assombrit et elle se mit à nous cracher dessus. D’un geste violent l’un des hommes l’écarta en rigolant et la carriole reprit son chemin.
Au fur et à mesure de notre avancée je percevais les badauds nous encercler et le brouhaha de leurs discours se faisait de plus en plus lourd. Nous nous arrêtâmes sur une grande place. L’un des hommes fit basculer la charrette ce qui nous projeta une nouvelle fois à terre. Un autre mit son pied sur mon torse pour m’empêcher de me relever et regarda la foule avec fierté comme si j’étais son trophée. Leur chef alla saluer un homme que je supposai être un représentant de la loi. Coiffé d’un grand chapeau noir orné d’une cocarde tricolore avec une tenue des plus parfaites créait une dissemblance si énorme qu’elle eût prêté à sourire en d’autres circonstances. Ils s’approchèrent de nous tout en faisant maintenir à distance la foule qui enflait régulièrement.
- Quatre ! Fit-il.
- Juste quatre …. Alors que vous êtes partis depuis une semaine !
- Certes, mais ils se font rares ! Ils ont pris la fuite comme le roi !
- Eh bien ! Rattrapez-les toi et tes hommes !
- Certains de nos informateurs se sont mis sur leurs traces et ils ne sauront rester cachés longtemps !
- Virez-moi ceux-là dans les cachots !
A ces mots, les plus costauds nous empoignèrent et nous soulevèrent comme des fétus de paille. Ils libérèrent l’entrave de nos pieds et nous poussèrent vers une grande bâtisse. Jean me regarda et dit :
- C’est la prison, au moins là nous serons tranquilles quelques jours, mais ce seront certainement les derniers !
En marchant je constatai que les pavés avaient une couleur rougeâtre, pourtant il m’avait semblé que dans les carrières voisines la pierre était grise. Bizarrement cela nous collait aux chaussures, quand soudain nous passâmes devant un billot en bois. Jean le pointa du menton et dit :
- C’est là que les têtes tombent !
- Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! C’est atroce !
Fis-je.
Puis tournant la tête à l’opposé, il dit :
- Et là-bas aussi !
- Oh mon Dieu ! C’est une guillotine ! Quelle horreur !
Répliquai-je avec dégoût.
Derrière moi Louis dit :
- Il est fou ! Il est fou ! Pauvre fou ! Il s’étonne de tout ce qu’il voit ! C’est un fou ! C’est un fou !
Je comprenais mieux cette odeur putride de mort qui stagnait sur cette place. C’était le lieu où l’on exécutait à tour de bras, hommes, femmes, qui avaient eu le tort d’aimer un roi. Et cette couleur rouge pourpre n’était que le sang séché de ces malheureux. Sur notre passage quelques citadins armés de gourdins tentèrent de nous frapper, d’autres nous molestaient. Accompagnés de violents jurons nous pénétrâmes dans la prison. Prison ! Non ! Cela ressemble plutôt aux box pour chevaux, de grandes cages avec de la paille sur le sol. Pas de lits, pas de sièges, une moiteur mélangée d’odeurs d’urine et de déjections, une véritable infection nasale. Un des détenus s’approcha et nous dit :
- Je suis Roland, installez-vous à côté de l’aveugle et du prêtre, faites-vous une place, de toute façon vous ne la garderez pas longtemps, les exécutions vont vite !
- Mais pour les commodités !
Fis-je.
Roland si mit à rire :
- Commodités …. Commodités dis-tu ? Tu as vraiment l’impression d’être dans une auberge ? Tes besoins tu les feras comme nous …. Au fond à gauche dans la paille. Pour eux nous sommes devenus des animaux et traités comme tels. Regarde juste ou tu poses les pieds !
- Eh bien, bonjour l’hygiène, de quoi attraper n’importe quelle maladie !
Louis :
- Il est fou ! Il est fou ! Il croit qu’il aura le temps d’attraper une maladie ici ! Il est fou !
Là je dois dire que Louis avait raison. Si les propos de Roland étaient avérés, il est sûr que personne n’aurait le temps d’attraper quoi que ce soit.
- Et pour les repas ?
- Les repas ? Fit Roland. Les repas ? Tu auras juste une écuelle d’eau chaude avec un peu de légumes par jour et si le geôlier est dans un bon jour, tu auras droit également à un pignon de pain dur. Mais ne rêve pas, ils ne vont pas t’engraisser pour te passer ensuite à la guillotine !
Rien que ces derniers mots mélangés à cette odeur d’acide urique me redonnèrent l’envie de vomir mes tripes. Je me mis à côté de l’aveugle mais je pus constater que son œil gauche me dévisageait de haut en bas accompagné d’un rictus qui faisait ressortir ses dents jaunâtres. Je suis sûr qu’une seule morsure suffirait à me faire attraper le tétanos ou n’importe quelle autre maladie infectieuse.
Le prêtre nous regarda et demanda :
- Où vous ont-ils pris ? Qui êtes-vous ? Quelles sont les accusations ? Quelles sont les dernières nouvelles ?
Jean comme à son habitude n’avait pas la langue dans sa poche et restait à l’aise devant toutes les situations comme s’il se doutait de ce qui allait nous arriver. Il commença par nous présenter comme des royalistes dont le sort était lié à celui du roi. Mais vu les évènements de début septembre, notre sort en prenait la même direction. « Plutôt mourir que servir cette révolution » rajouta-t-il.
- Non ! Non ! Je ne tiens pas à mourir, ni aujourd’hui et ni demain ! Fis-je.
Et le prêtre de dire :
- Il n’y a pas d’âge pour mourir !